Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/11

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nations honorés et défendus, les exigences du siècle ménagées ou satisfaites, ses idées réalisées et servies, et cependant, au milieu de tout cela, l’action propre et personnelle, et, pour ainsi parler, l’originalité d’un homme supérieur, d’accord avec tout et distinct de tout, non pas seul mais dominant, représentant sa patrie, son époque, sa cause, et restant lui-même unité et multitude, comme dit Pascal. C’était un beau spectacle à présenter à nos regards, et assurément nous avons besoin de beaux spectacles. Cette œuvre ne convenait à personne mieux qu’à celui qui l’a entreprise. M. Guizot est de ces esprits qui ne se plaisent à voir que le grand côté des choses humaines. C’est son goût comme son talent que d’élever tout ce qu’il touche, et, mise en présence de l’histoire, sa raison se proportionne aisément à la hauteur des évènemens et des hommes. L’histoire, en effet, doit éviter deux écueils. Il est une philanthropie banale et complaisante, qui ignore et dissimule le mal mêlé à toutes choses, et pallie le faible des théories, le danger des passions, l’insuffisance de la volonté et de la raison humaine. Il est un rigorisme étroit et dénigrant qui doute de l’empire de la vérité comme de la vertu, et qui, méconnaissant la puissance du bon génie de l’humanité, lui conteste ses progrès et ses droits, et la montre incessamment esclave ou dupe de ses passions ou de ses rêves. L’une ou l’autre rend tour à tour l’histoire flatteuse ou satirique, corruptrice ou décourageante. Il y a loin de ces deux erreurs à l’esprit de M. Guizot, à cet optimisme sévère qui nous paraît caractériser la vraie philosophie de l’histoire comme la vraie politique. Ni l’une ni l’autre ne doit caresser nos faiblesses ou rabaisser notre ambition. L’une doit tout comprendre, sans rien absoudre de ce qui est mal, sans rien cacher de ce qui est vrai, sans rien rabattre de ce qui est grand, comme l’autre prescrit à l’homme d’état de savoir résister à son parti sans le trahir, aimer son temps sans trop lui complaire, et faire pénétrer ensemble et vivre en accord dans tous les esprits la vérité et l’espérance.

M. Guizot qui, ce nous semble, a toujours ainsi conçu la politique et l’histoire, devait se sentir à l’aise en parlant de la révolution américaine et du général Washington. Aucun évènement, et à coup sûr aucun homme n’a moins donné lieu à ces restrictions dans l’approbation et la sympathie, qui sont un devoir pénible pour l’historien. Aussi, croit-on sentir, en lisant M. Guizot, que c’est avec un enthousiasme vif et grave, ardent et contenu, qu’il a écrit la belle introduction où il annonce et juge Washington. Sa pensée s’est plue, s’est reposée dans la contemplation de ce qu’il y a de plus beau dans les