Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/12

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affaires du monde : une juste cause, une révolution nationale, un évènement irréprochable, un grand homme vertueux. En écrivant, il s’est efforcé, lui aussi, de concilier dans son esprit et dans son œuvre ce qu’il trouvait associé dans la réalité : les idées généreuses et les idées pratiques, les principes de la liberté et les maximes de l’ordre, la juste défiance qu’inspire l’expérience de soi et de l’humanité, et l’inaltérable foi que doit la raison à l’empire du bien et à la victoire de la vérité. Aucun homme sérieux, lancé dans la mêlée de nos opinions et de nos discordes, ne lira, sans que son esprit soit ému, ce que M. Guizot vient d’écrire. Ceux qui pensent de ce monde autrement que lui, se demanderont si peut-être ils ne se tromperaient pas. Je voudrais espérer qu’il troublera les prétentions illimitées des esprits violens et chimériques. Surtout, je voudrais croire qu’il rendra quelque force et quelque audace à ceux qui, sans passions comme sans espérances, se défient des convictions, méprisent les idées, et prennent la timidité pour la sagesse. De ce côté-là, en effet, vient aujourd’hui le vrai danger, et si quelque chose en ce moment expose à quelques risques l’avenir de la société, c’est ce que l’Écriture appelle avec dérision la prudence des prudens.

Nous essaierons, après M. Guizot, de donner encore une fois une idée de Washington et de son temps, et puis nous verrons s’il n’en résulterait pas quelque enseignement pour le nôtre.

Le premier devoir d’une révolution est d’être légitime. Dieu merci, nous écrivons dans un temps où l’on ne contestera pas la légitimité de la révolution d’Amérique ; mais ce mérite ne lui est point particulier. La révolution suisse, celle de Hollande, celle d’Angleterre, la révolution française, ont été légitimes. Mais la révolution américaine se présente avec des caractères qui en font peut-être, de tous les évènemens de cet ordre, le plus pur et le plus heureux. Notre heureuse révolution, disent les Anglais, en parlant de 1688. Ils ont raison, car de là date pour eux l’honneur d’avoir donné les premiers l’exemple d’un gouvernement grand et libre à l’Europe moderne. Mais on ne peut séparer 1688 de 1640, et les Anglais aussi ont payé cher le bonheur de réussir après cinquante ans. Le ciel traita mieux leurs nobles frères, émigrés pour la même cause, et formés en nation au nom des mêmes principes sur les rivages de l’Atlantique.

On a dit souvent que les Américains étaient un peuple neuf, jeune, et qu’une révolution lui était tout autrement facile qu’aux sociétés européennes. Courbées sous le faix du passé, toutes chargées de souvenirs et de traditions, celles-ci ne peuvent secouer leur joug