Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/13

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sans de cruels et quelquefois coupables efforts. Chez elles, des passions violentes éclatent dans l’attaque comme dans la défense. Le fanatisme est nécessaire pour détruire ce que protège le fanatisme. De là ces luttes, ces vengeances, ces extrémités terribles que connaissent la France et l’Angleterre. Il est vrai, et sans nul doute, le passé pesait d’un moins grand poids sur la société américaine. Toutefois elle n’était pas si nouvelle, ni si dénuée d’antécédens et d’expérience qu’on le suppose. Un peuple naissant, c’est-à-dire récemment parvenu à l’état social, à la civilisation, n’eût pas accompli, comme elle l’a fait, une révolution d’aussi bon exemple. Le pays des habitans des treize colonies était neuf ; eux ne l’étaient pas. C’étaient les acteurs de l’ancien monde transportés sur le théâtre du nouveau ; c’étaient les vieux Anglais dans la nouvelle Angleterre. Ils portaient l’empreinte profonde des habitudes et des opinions héréditaires dans leur race ; ses vertus natives avaient pris plus de simplicité dans la vie rude du cultivateur d’un pays vierge, et plus d’énergie dans les luttes du pionnier contre les fatigues et les périls du désert. Il y avait là une singulière union des mœurs dont nous aimons à parer les sociétés primitives, et des traditions qui ne peuvent appartenir qu’aux sociétés avancées. Leur foi sociale était vieille, si leur société ne l’était pas, et ils s’étaient rapprochés de la nature sans perdre leurs lumières ni leurs souvenirs. Ennemis du désordre comme de l’oppression, respectueux et fiers, résolus et modérés, ils n’avaient rien de l’inexpérience et de la fougue des nations novices, alors qu’ils s’insurgèrent gravement et presque paisiblement pour l’indépendance et la liberté.

L’honneur et la conviction les armèrent seuls contre le despotisme de l’Angleterre, non le mépris d’un pouvoir débile et de lois décriées, non la tentation de révolte qui vient naturellement aux témoins d’un gouvernement qui se corrompt et s’énerve. Ce n’était pas l’esprit de critique excité par les abus et les fautes, le raisonnement spéculatif encouragé par la controverse, qui les avaient conduits à faire en quelque sorte la découverte de la liberté. Elle n’était pour eux ni une induction philosophique, ni une nouveauté littéraire, mais une croyance nationale et un sentiment de famille. Ainsi comprise, aimée ainsi, la liberté ne risque pas de devenir cette idée exclusive, cette négation destructrice qui brise tous les freins avec tous les jougs, déchaîne toutes les passions contre toutes les règles, et ravage le monde pour le délivrer. L’ancien régime d’un pays civilisé offre souvent dans ses dernières années un spectacle dangereux pour la moralité