Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/786

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LE COMTE. — Dois-je entendre par là que vous aimez ?
DIANE. — Cela pourrait être. (A part.) S’il n’est pas dépourvu de tout sentiment, il ne résistera pas à cette épreuve.
LE COMTE. — Je vous écoute avec étonnement.
DIANE. — Don Carlos, j’ai reconnu que les principes que j’avais pris jusqu’à présent pour règles de ma conduite, étaient également contraires à la raison et à mes devoirs envers ceux qui seront un jour mes sujets. Je me suis donc décidée à y renoncer, à faire choix d’un époux. Au moment même où la puissance de la vérité a ainsi triomphé des sophistiques illusions de mon esprit, le nuage qui me couvrait les yeux s’est dissipé, j’ai aperçu ce qui jusqu’alors avait été comme caché à ma vue. Le prince de Béarn est un si noble chevalier, que je le crois digne de moi ; je ne puis en dire davantage. Sa naissance est telle qu’il n’y a rien au-dessus. Personne ne l’égale en esprit et en bravoure. Bonne grace, élégance, courtoisie galante, noblesse et générosité, toutes ces qualités exquises réunies en lui au degré le plus éminent le laissent véritablement sans rival. Je ne puis comprendre l’aveuglement qui m’a empêchée si long-temps de lui rendre justice.
LE COMTE, à part. — Je sais que tout ce discours n’est qu’artifice, et cependant je m’en sens pénétré comme d’un poison mortel.
DIANE. — Je vous le déclare donc, je suis résolue à me marier ; mais, connaissant toute votre sagacité, j’ai voulu vous consulter auparavant. Ne croyez-vous pas comme moi que le prince de Béarn mérite la préférence sur ses rivaux ? N’ai-je pas raison de le juger le plus accompli de tous ceux qui recherchent ma main ? Qu’en pensez-vous ? Il me semble que vous changez de visage. (A part.) L’épreuve a réussi, sa physionomie me le prouve, il a pâli, mon but est atteint.
LE COMTE, à part. — Je n’en peux plus.
DIANE. — Vous ne me répondez pas ! Qu’en dois-je conclure ? Vous paraissez troublé.
LE COMTE. — Troublé, non, mais surpris.
DIANE. — De quoi ?
LE COMTE. — Je ne croyais pas que le ciel eût pu créer deux êtres doués de sentimens aussi absolument semblables que nous le sommes, vous et moi. Sans doute, madame, nous sommes nés sous l’influence de la même constellation… Depuis combien de temps vos pensées ont-elle pris cette direction nouvelle ?
DIANE. — Il y a déjà plusieurs jours que la lutte était engagée dans mon cœur, mais ce n’est qu’hier que mes incertitudes ont cessé.
LE COMTE. — Eh bien ! c’est précisément depuis hier que je me suis aussi décidé à aimer. Moi aussi, dans mon aveuglement, j’avais long-temps méconnu la beauté que j’adore, que je veux adorer comme certes elle en est digne.
DIANE, à part. — Je triomphe. (Haut.) Vous pouvez me parler sans retenue, je ne vous ai rien caché.