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LE COMTE. — Oui, madame, je suis trop fier de mon amour pour le dissimuler… c’est Cynthie.
DIANE. — Qui, Cynthie ?
LE COMTE. — Ne trouvez-vous pas que j’ai fait un digne choix ? jamais femme a-t-elle réuni plus d’esprit à plus de beauté ? Que de graces, de charmes et de dignité tout à la fois ! Qu’en pensez-vous ?… vous me semblez contrariée ?
DIANE, à part. — Je sens dans mes veines un froid glacial.
LE COMTE. — Vous ne répondez pas ?
DIANE. — Je ne puis revenir de la surprise que me cause l’illusion où je vous vois. Je n’ai jamais aperçu dans Cynthie ces merveilleuses perfections ; elle n’a ni charme, ni beauté, ni esprit ; la passion vous égare.
LE COMTE. — Est-il possible ! autre ressemblance entre nous.
DIANE. — Comment ?
LE COMTE. — De même que la beauté de Cynthie échappe à vos regards, je ne vois ni la bonne grace ni le mérite du prince de Béarn. En un mot, telle est entre vous et moi la parfaite similitude, que je ne trouve qu’à blâmer dans ce que vous aimez et vous dans ce que j’aime.
DIANE - Les goûts sont libres ; que chacun suive le sien.
LE COMTE. — Puisque vous me le permettez, je vais trouver celle qui désormais aura toutes mes pensées. Je vous l’aurais avoué plus tôt, si j’avais pu deviner que ma situation et mes sentimens fussent à ce point semblables aux vôtres.
DIANE. — Vous allez la voir ?
LE COMTE. — Oui, madame.
DIANE, à part. — Je ne sais où j’en suis, ma tête se perd.
LE COMTE. — Adieu, madame.
DIANE. — Un moment !… écoutez !… Un homme comme vous peut-il donc immoler sa raison et son jugement à une aberration des sens ? en quoi consiste donc la beauté de Cynthie ? par quel prestige vous a-t-elle fait croire à son esprit ? où donc est cette élégance, cette grace que vous admirez en elle ?
LE COMTE. — Que dites-vous ?
DIANE. — Que vous faites preuve de peu de goût.
LE COMTE. — De peu de goût ? 0 ciel ! la voici qui passe au fond de cette galerie. Regardez-la, et jugez si j’ai eu tort de lui donner mon cœur. Cette chevelure partagée en tresses élégantes, ce front éclatant qui s’unit si merveilleusement à son charmant visage, ces yeux noirs et brillans, ces lèvres vermeilles, ce cou de cygne, cette taille si fine que la pensée même n’est pas assez déliée pour la représenter. J’étais aveugle sans doute, moi qui ai pu si long-temps méconnaître tant d’attraits… Mais j’oublie dans mes transports qu’il est peu convenable de vanter ainsi en votre présence une autre beauté. Pardon, madame ; permettez que je vous quitte pour aller demander sa main à son père, et aussi pour porter au prince de Béarn l’heureuse nouvelle que vous venez de me donner.