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ont produit de fort beaux ouvrages dans ce dernier genre. Le calque de la vieille école anglaise n’a inspiré qu’une ou deux ébauches assez puissantes à Milman et à Lamb. Coleridge et l’Écossaise Joanna Baillie ont tout-à-fait échoué dans leur prétention de substituer l’analyse des idées au mouvement des caractères.

Drame, c’est action. Une longue recherche étymologique ou une profonde investigation ne sont point nécessaires pour prouver que l’origine du mot drame commande et domine encore toute la théorie de l’art qu’il résume. Il s’agit pour le drame, non des hommes qui pleurent ou qui rêvent, mais des hommes qui agissent. L’ode chante son enthousiasme, la philosophie médite. Brutale même et violente, toute action est drame ; trois peuples d’action, les Grecs, les Espagnols et les Français, l’ont bien compris. Mêlée de l’élément lyrique, revêtue de ces paroles d’or et de feu qui sont la poésie, imprégnée de passion, corroborée par l’étude des caractères humains, l’action dramatique s’élève à des créations miraculeuses. Réduite à sa forme la plus sèche et la plus élémentaire, elle trouve moyen de se suffire : elle se passe d’éloquence, de style, de vérité. La plus misérable œuvre de nos boulevards est encore un squelette dramatique ; telle tragédie allemande et anglaise, élégie ou dithyrambe, échappe aux vraies conditions du drame. Je ne prétends pas qu’il soit bon de le transformer en œuvre de curiosité pure, ainsi que la France s’y est habituée récemment : énigme pour l’esprit et illusion pour les yeux, c’est une décadence ; mais ce genre n’a point répudié l’essence même et le fond de sa nature, l’action. Il est pauvre sans doute et artificiel ; il laissera peu de traces dans l’histoire de l’esprit humain ; des qualités plus hautes lui sont nécessaires. Du moins pourra-t-on le juger comme drame et le compter pour tel.

De toutes les formes littéraires de la pensée, il n’y en a pas de plus frappante et de plus populaire : quoi de plus intéressant pour nous hommes que l’action humaine ? Parvenu à un certain degré de naïveté curieuse et de développement moral, un peuple est nécessairement créateur de son drame. Il le fait alors selon la vue propre de son instinct. Il choisit ce qui lui convient dans le jeu de ce monde, composé de destinée et de liberté, d’évènemens et de volonté, de variété dans les caractères et de similitude dans les passions. On lutte contre le destin et on le subit, on cède au penchant et on le combat ; on est grand, ignoble, lâche, vénal, incertain, timide, vain, superbe. Dans cette trame infinie, une nation ne prend point au hasard. La passion et le sort constituent le drame grec ;