Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 22.djvu/32

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de tout autre pays pourrait nourrir d’habitans si un capital double, triple ou quadruple était appliqué à cette terre. Tant que ce capital manque, c’est précisément comme si la terre était moins étendue et moins féconde ; car en définitive le produit résulte de la combinaison de deux élémens, la fécondité de la terre et le capital qui vient aider cette fécondité. Or, dans l’état actuel de la terre et du capital en Irlande, huit millions d’habitans ne peuvent parvenir à vivre qu’en substituant la pomme de terre au pain, Il y a là un fait contre lequel toutes les théories viennent se briser.

Mais, dit M. de Beaumont, s’il en est ainsi, c’est la faute du fermage. Que les propriétaires soient moins avides, et tout ira bien. A mon sens c’est là méconnaître la loi qui détermine la hausse et la baisse du fermage en Irlande comme partout. M. de Beaumont pense-t-il qu’un propriétaire soit maître de hausser son fermage comme il lui plaît, et uniquement parce qu’il a le désir d’augmenter son revenu ? Non, certes ; et M. de Beaumont sait aussi bien que moi qu’entre le propriétaire et le fermier, comme entre le vendeur et l’acheteur, il se fait un marché où l’un cherche à obtenir plus et l’autre à donner moins. De ce libre débat sort en général la fixation du prix véritable, de celui qui représente réellement la valeur de l’objet loué et vendu. En Irlande pourtant, il est très vrai que la balance penche toujours du côté du propriétaire, et que l’équilibre est détruit. Pourquoi cela ? Par la raison fort simple que pour chaque lambeau de terre il y a vingt concurrens qui surenchérissent les uns sur les autres, et finissent par offrir au propriétaire un prix qu’ils sont hors d’état de payer. Diminuez le nombre des concurrens, et les fermages baisseront nécessairement.

Cette vérité est si évidente, que M. de Beaumont lui-même ne peut s’empêcher de la reconnaître quelque part. « La concurrence des cultivateurs qui se disputent la terre, dit-il, élève encore plus le taux des fermages que l’avidité du propriétaire et du middleman (fermier-général). » Or, je le répète, cette concurrence excessive tient uniquement à un excès de population. Il est inutile, d’après cela, d’examiner si la question des fermages a toute l’importance que lui donne M. de Beaumont, et si l’abandon, par les propriétaires, de la moitié des fermages actuels, c’est-à-dire de 3 millions sterling (75 millions) suffirait pour ramener l’aisance en Irlande. Je crois que le taux énorme des fermages est un grand mal ; mais je crois en même temps que ce mal est le résultat nécessaire de la disproportion qui existe entre la population et les moyens généraux d’existence. Je crois que si on veut le guérir, c’est à cette disproportion qu’il faut remédier.