Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 22.djvu/33

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Ce que je viens de dire du fermage, je dois le dire aussi des salaires qui, pour le simple journalier, varient de 6 pence à 2 pence par jour (de 12 sous à 4 sous). Dans ce pays dénué d’industrie et chargé de bras inoccupés, le travail est peu demandé et beaucoup offert. La raison qui élève les fermages abaisse ainsi les salaires, et le pauvre Irlandais, pressé entre ces deux effets d’une même cause, s’enfonce chaque jour davantage dans sa misère et dans son imprévoyance. « Que voulez-vous ? finit-il par répondre aux sages conseils qu’on lui donne, nous ne pouvons être plus mal ; » et sous l’influence de cette pensée désolante il se marie dès qu’il est nubile, il met au monde des enfans qui, s’il est possible, seront encore plus malheureux que lui.

C’est donc, j’en suis profondément convaincu, une affreuse calamité pour l’Irlande que d’avoir triplé sa population en soixante ans, tandis que sa richesse restait presque stationnaire, ou du moins ne croissait que dans une bien plus faible proportion. Mais le mal est fait, et il faut songer aux moyens de le guérir. Le premier qui se présente à l’esprit, c’est l’émigration. On voit d’une part des populations qui meurent de faim sur un sol insuffisant à les nourrir ; on voit de l’autre, au-delà des mers, des terres fertiles et mal peuplées. Quoi de plus simple que de déplacer ces populations, et de rétablir ainsi un équilibre désirable ? Malheureusement, dans ces beaux calculs, on oublie plusieurs choses assez importantes, le sentiment si naturel et si vif qui nous attache à la patrie, les dépenses énormes du déplacement, les chances auxquelles est exposée une famille jetée ainsi sur un sol qu’elle ne connaît pas, dans un climat qui lui est étranger, au milieu de populations qui la traitent en ennemie. Ajoutez que, pour que les effets de l’émigration se fissent sentir en Irlande, ce sont quatre millions d’hommes qui devraient chercher une nouvelle patrie. Or, cela est tout simplement impossible. Sur ce point, je partage donc entièrement l’avis de M. de Beaumont, et je ne vois rien à répondre au dilemme qu’il pose à peu près en ces termes : ou l’on veut que l’émigration ne s’applique qu’à deux ou trois cent mille individus, ou l’on entend qu’elle enlève une portion notable de la population. Dans le premier cas l’émigration est inutile, dans le second impraticable.

Deux vérités me paraissent également établies, l’une que la population en Irlande est trop nombreuse, l’autre qu’il n’existe aucune mesure à l’aide de laquelle on puisse brusquement la réduire. Faut-il donc se résigner et attendre en silence que, par un des moyens qu’elle tient en réserve, la Providence vienne remédier au mal ? Non, certes, et ici comme toujours, il y a des devoirs à remplir et des efforts à