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COLOMBA.

patron, se chargeait de le loger dans un coin où l’on ne s’apercevrait pas de sa présence.

Le colonel et miss Nevil trouvèrent singulier qu’il y eût en Corse des familles où l’on fût ainsi caporal de père en fils ; mais comme ils pensaient pieusement qu’il s’agissait d’un caporal d’infanterie, ils conclurent que c’était quelque pauvre diable que le patron voulait emmener par charité. S’il se fût agi d’un officier, on eût été obligé de lui parler, de vivre avec lui ; mais, avec un caporal, il n’y a pas à se gêner, et c’est un être sans conséquence lorsque son escouade n’est pas là, baïonnette au bout du fusil, pour vous mener où vous n’avez pas envie d’aller.

— Votre parent a-t-il le mal de mer ? demanda miss Nevil d’un ton sec.

— Jamais, mademoiselle. Le cœur ferme comme un roc, sur mer comme sur terre.

— Eh bien ! vous pouvez l’emmener, dit-elle.

— Vous pouvez l’emmener, répéta le colonel, et ils continuèrent leur promenade.

Vers cinq heures du soir, le capitaine Matei vint les chercher pour monter à bord de la goélette. Sur le port, près de la yole du capitaine, ils trouvèrent un grand jeune homme vêtu d’une redingote bleue boutonnée jusqu’au menton, le teint basané, les yeux noirs, vifs, bien fendus, l’air franc et spirituel. À la manière dont il effaçait les épaules, à sa petite moustache frisée, on reconnaissait facilement un militaire ; car à cette époque les moustaches ne couraient pas les rues, et la garde nationale n’avait pas encore introduit dans toutes les familles la tenue avec les habitudes de corps-de-garde.

Le jeune homme ôta sa casquette en voyant le colonel, et le remercia sans embarras et en bons termes du service qu’il lui rendait.

— Charmé de vous être utile, mon garçon, dit le colonel en lui faisant un signe de tête amical ; et il entra dans la yole.

— Il est sans gêne, votre Anglais, dit tout bas en italien le jeune homme au patron.

Celui-ci plaça son index sous son œil gauche et abaissa les deux coins de sa bouche. Pour qui comprend le langage des signes, cela voulait dire que l’Anglais entendait l’italien et que c’était un homme bizarre. Le jeune homme sourit légèrement, toucha son front en réponse au signe de Matei, comme pour lui dire que tous les Anglais avaient quelque chose de travers dans la tête, puis il s’assit auprès