Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/312

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


et de marins rebelles, il y a un grand homme, qui se nomme Raleigh. Auprès de l’échafaud d’Essex et de la coquette Élisabeth, entre l’imbécile Cobham et les acheteurs de graces, vous ne trouvez plus qu’un courtisan vénal, inventeur de mensonges lucratifs et fabricant de noires intrigues. L’Angleterre le voyait sous ce dernier aspect, lorsque ses ennemis se réunirent pour le juger, c’est-à-dire pour l’accabler. « J’aurais fait, dit un contemporain, cent milles à pied pour le voir pendre ! » - « L’extrême haine qu’on lui portait, dit un autre, faisait de son procès criminel et de sa mort espérée une allégresse universelle. »

En une demi-journée tout changea. Raleigh retrouva en lui le grand homme, usa de son éloquence, ménagea ses ressources, déploya son sang-froid, et se montra si grand, que la sympathie, l’admiration et l’enthousiasme entourèrent le condamné. « L’extrême pitié, dit le même contemporain, vint tout à coup remplacer l’excès de la haine. » « C’est le plus heureux jour de Raleigh, dit sir Dudley Carleton, tant cet homme, dont la mort est décidée, a fait preuve d’esprit, de modération, de savoir, de courage et de force. » Le messager que Jacques Ier avait chargé de venir lui rendre compte des résultats du procès s’exprima ainsi : « Jamais, dans le passé, nul ne fut aussi éloquent ; nul ne le sera jamais autant. J’aurais fait hier cent milles pour le voir pendre ; j’en ferais aujourd’hui mille pour le sauver. » Cook et Popham, l’avocat-général et le grand juge, l’avaient interrompu par des invectives ; Cecil, présent au procès, l’avait insulté par sa commisération hypocrite. Il ne s’était pas démenti un instant, calme, simple, froid, répondant à tout, repoussant les insultes par la dignité, les accusations par la logique, opposant la fermeté à la colère et le sourire à l’invective. « Vous êtes un infâme ! disait Cook. — Vos phrases ne sont pas des preuves, disait Raleigh. – Traître ! Vipère ! monstre infernal ! criait l’accusateur. — Ce sont des mots ! — Je manque d’expressions pour dire ce que vous êtes ! — Il paraît que les expressions vous manquent ; vous vous répétez beaucoup ! — Votre instigation a tout fait, homme abominable, serpent d’enfer ! — Ces paroles ne conviennent pas à un homme de votre qualité et de votre mérite. Mais je m’en console ; vous n’avez contre moi que ces argumens. – Ah ! vous êtes en colère ! — Je n’ai point de motif de colère. — Vous êtes un homme adroit. — Toutes les preuves qui militent contre moi sont-elles de l’adresse ? toutes les accusations portées contre moi sont-elles probables ? » Déclaré coupable par le jury, quoique les preuves manquassent, et que le témoignage unique de Cobham ne