Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/565

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rieur}. Entre le sentiment véritable du génie d’un grand maître, entre cette force d’intuition par laquelle on se met en communion avec les chefs-d’œuvre de la pensée humaine, et la reproduction fidèle, irréprochable, mais incolore et froide, du texte original, nous n’hésitons pas un seul instant,et nous donnerons toujours à l’ébauche poétique le pas sur la version grammaticale telle que l’entend, par exemple, M. Fiorentino dans sa traduction de la Divine Comédie, bien que ces sortes d’ouvrages aient aussi leur utilité et servent dans l’occasion à compléter le point de vue. Nul doute qu’avec une étude sérieusement approfondi de la langue et du type italien, une persévérance de plus longue haleine, M. Antoni Deschamps ne fût parvenu à d’excellentes fins. C’es le propre des nature poétiques de pouvoir s’élancer d’un bond au cœur même d’une littérature, et de s’identifier spontanément avec l’esprit des siècles ; mais, pour que du semblables dispositions réussissent, il faut que la science leur vienne en aide, il faut qu’une intelligente et scrupuleuse analyse de la langue et de ses procédés mystérieux éclaire la révélation. Sans la méthode, il n’est pas d’instinct généreux, pas de velléité féconde qui n’avorte.

Ce commerce avec Dante, si peu qu’il ait duré, ne laissa point d’exercer une influence profonde sur la destinée poétique de M. Antoni Deschamps ; il est de ces génies qu’on ne fréquente pas en vain, de ces maîtres qui ne vous lâchent point lorsqu’ils vous tiennent, et de qui on ne se sépare que marqué au front de stigmates impérissables. M. Antoni Deschamps a trouvé dans le poète de la Divine Comédie son paytron, son ange, presq’un dieu ; jeune homme, il se fait du vieux gibelin l’objet d’un culte singulier, d’une dévotion effervescente. Il s’est agenouillé dans la poussière en face de cette image sublime, il s’est attardé de longues nuits à l’invoquer, à l’adorer, à baiser sa froide sandale, à confondre en elle sa propre intelligence, pareil à ce saint François de la légende qui se réveille de son extase tatoué des signes patibulaires de la croix.

Il resterait à déterminer quels ont été chez M. Antoni Deschamps les résultats de cette impression surnaturelle, de cette commotion dantesque, pour nous servir d’un terme de l’école ; à savoir ce qu’il faut penser, au point de vue de la création personnelle, de ces commerces sans réserve avec le génie, de cette cohabitation de toutes les heures. Est-ce un bien est-ce un mal ? A la fois l’un et l’autre ; et la nature de l’individu modifie singulièrement ces phénomènes. Telle substance qu’un cerveau robuste et sain absorbe et transforme pour l’employer ensuite selon les conditions de l’art nouveau, va