Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/566

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mettre en ébullition une tête maladive et la dévaster. Certes, M. Antoni Deschamps a tiré plus d’une bonne aubaine de ses rapports avec Alighieri, mais convenons aussi que l’illustre maître florentin a bien quelque chose à se reprocher dans les imperfections et les faiblesses du poète français. A Dante sans nul doute, l’auteur des Dernières Paroles doit son style nerveux, curieusement naïf, simple jusqu’à l’affectation, concis jusqu’à l’âpreté, son image rapide et vivante, sa phrase austère et dogmatique : voilà pour les avantages, si l’on veut. D’un autre côté, si M. Antoni Deschamps n’avait point su par cœur, ainsi qu’il le donne à entendre, la Divine Comédie lorsque son mal vint le frapper, — ce mal qui surprit en un clin d’œil sa pensée et l’immobilisa comme par un enchantement fatal, — trouverait-on à chaque pas dans ses œuvres de ces rimes dépareillées arrachées au hasard à quelque chant de l’Inferno ou du Purqatorio, de ces lambeaux de vers cousus à la hâte et sans suite, et surtout ce formulaire mystique du Paradiso transporté pour la première fois des sphères de l’idéal dans le domaine de la réalité physique ? Deux individualités, si bon marché qu’on fasse de la sienne, ne se correspondent pas sur tous les points, deux imaginations ne s’emboîtent pas l’une dans l’autre comme les charnières d’une mécanique. Dans ces réminiscences lumineuses que vous laisse l’habitude d’un grand poète, il y a nécessairement un triage à faire prendre : tout ce qui se présente, c’est agir sans méthode ni discernement. La plus mince goutte d’eau réfléchit dans sa transparence l’immensité du ciel ; mais en est-il bien ainsi du cerveau humain, du cerveau en tant que machine créatrice ? Un coin de ces mondes errans dans l’infini de la pensée, et qu’on appelle Homère, Dante, Shakespeare, que peut-il donc suffire, et doit-on raisonnablement prétendre à plus ? C’est même un des plus beaux privilèges de la pensée humaine qu’elle choisit, qu’elle discute et critique ; lui donner à réfléchir toute chose sans distinction, c’est en faire un miroir inanimé.

Étudions d’abord notre propre mesure, tâchons de nous connaître, comme disait Socrate, et ne gardons ensuite que les élémens qui nous conviennent. Permis au génie de tendre d’un coup d’aile vers l’empyrée, de s’épanouir en éblouissantes synthèses ; le talent plus modeste vit d’observations classées avec méthode, de réminiscences choisies avec goût, subtilement élaborées, de merveilleux détails qu’il rassemble comme l’oiseau les pailles de son nid. Il sépare avec art les élémens avant de se les assimiler ; il gade, mais il rejette ; il se souvient, mais il sait oublier. Certes, s’il y eut jamais une imagi-