Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/574

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À merveille ! mais comment le poète s’arrangera-t-il avec la Bible ? Voilà donc le dieu de M. Antoni Deschamps en contradiction flagrante avec le dieu d’Abraham et de Juda. Et l’entrevue dans le buisson ardent, que devient-elle ? et ce rayon de feu que l’homme du Sinaï porte en signe de la vision divine, ce rayon de feu qu’il gardait même dans l’histoire ? Voyez cependant où la manie de philosopher entraîne les poètes : ôter à Moïse son auréole ! Ah ! monsieur Antoni Deschamps, que dirait Michel-Ange ?

Quant à la forme, elle est aussi négligée cette fois que dans le Dernières Paroles, négligence d’autant plus sensible, qu’elle n’a plus, comme dans la partie précédente du volume, à donner pour prétexte la fougue immodérée d’un sentiment qui déborde, l’impétuosité d’une exaltation qui ne saurait se contenir. Cependant le titre même de Résignation semblait indiquer ici plus de calme et d’ordre, et le choix des pièces, apologues, légendes, épures, exigeait une mise en œuvre plus conforme aux conditions de l’art, M. Antoni Deschamps aurait dû ne pas faire les choses à demi, et, puisqu’il se résignait aux humaines tribulations, il ne lui en coûtait guère davantage d’accepter avec soumission la rime et la césure, et les autres nécessités fatales de la vie poétique. Loin de là, que voyons- nous dans cette partie du volume ? des redites sans nombre, des bouts de vers inexorables et comme stéréotypés, les mêmes mots amenant avec eux les mêmes rimes toujours souffrance et France, toujours les hommes et le monde où nous sommes, la terre où nous sommes, le siècle où nous sommes, etc. ; et pour comble d’oubli, des vers entiers reproduits mot à mot, sans que l’auteur songe à les déguiser le moins du monde. Ainsi, dans un couplet à M. Liszt, page 206, je trouve :

Ainsi que Lamartine en votre émotion,
Soit que vous promeniez votre inspiration,
Ou bien que tout à coup votre fougueux génie
Rende de Beethoven la sublime harmonie,
Ou du divin Weber le chasseur infernal,
Et la meute insensée, et le cercle fatal, etc.

Et quelques pages plus loin, dans une hymne adressée M. Berlioz :

Voilà, voilà la voix du chasseur infernal,
Et la meute insensée, et le cercle fatal.

Voilà surtout qui s’appelle être économe et savoir ménager la monnaie de ses pièces ! Mais si M. Antoni Deschamps lésine quelque peu sur ses hémistiches, en revanche l’hyperbole ne lui coûte guère.