Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/632

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


hâte, et j’arrivai pour être témoin de son agonie. Il se retourna dans son lit, fixa sur moi ses yeux mourans, voulut parler, ne le put et expira Ainsi disparut ce jeune homme charmant qui avait éprouvé les souffrances morales les plus exquises et les plus raffinées, qui n’avait jamais été que bienveillance, générosité, humanité, douceur et vertu. » On voit par quel intérêt et quelle pente facile Romilly, à plus de quarante ans, se laisse entraîner à ce récit mélancolique qui séduit à la fois sa rêverie et ses souvenirs.

Ainsi prédisposé par son naturel même à l’exercice des vertus délicates, la lecture de ce mauvais éloge que l’emphatique Thomas a consacré à d’Aguesseau décida Romilly en faveur de la jurisprudence ; il donna toute sa vie à cette étude, si difficile en Angleterre. Deux Genevois, Roget, son beau-frère, et Dumont, l’ami de Mirabeau, augmentèrent et perfectionnèrent les influences déjà reçues ; Roget lui communiqua sa philantropie exaltée et libérale ; Dumont, plus sensé et plus utile, dirigea vers la pratique sérieuse toutes les facultés honnêtes et courageuses de son ami. Bientôt ses voyages à Genève et en France le mêlèrent à la société des Clavière, des Necker, des Mirabeau, des Chamfort, et il prit part, dès les premiers jours de sa jeunesse, à ces brillantes et joyeuses espérances d’une régénération universelle. Il fut bien un peu surpris quand il vit de près les philosophes ; Mirabeau surtout l’effaroucha.

La grandeur de Mirabeau, c’est d’avoir aperçu d’un coup d’œil que la société tout entière était devenue mensonge, que des formules vaines et apparentes recouvraient le néant, et qu’il n’y avait plus rien à faire que de détruire. Les autres maudissaient, lui balayait et emportait les ruines. Son père avait dit de lui, dans son style extraordinaire et puissant « C’est un avaleur de formules ! » Et en effet, il absorbait tout ; ce mot bizarre comprend la description et la définition les plus complètes de son caractère. Lui-même ne cessait de répéter : « La petite morale est ennemie de la grande. » A cette grande morale, qui n’était que la ruine de toutes les choses existantes qu’il battait en brèche comme un Briarée aux cent mains, il sacrifiait l’immense et nécessaire foule des petites vertus dont se compose la vertu véritable. Il voyait donc la vérité et la nudité de son époque, c’est-à-dire le néant de cette époque, et, sous ce rapport, il était l’homme le plus vrai parmi ses contemporains. Ardent à profiter de ce néant même, il ne reculait devant aucun emploi du mensonge, et personne n’a menti comme lui. La vertu gracieuse de Romilly, toute composée de petites vertus et de petites vérités, ne savait comment