Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/690

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J’ai cité littéralement, et tout le monde peut juger combien est forte l’attaque, et faible la défense. Selon vous donc, avant la merveilleuse convention du 13 juillet, l’indépendance de l’empire ottoman n’était pas un des principes du droit public, la Turquie ne faisait pas partie de l’Europe et la Russie ou l’Angleterre pouvaient s’augmenter à ses dépens sans créer pour la France un grief prévu et légitime ? Étrange politique assurément, et plaidoyer digne en tout point de la cause ! A ce compte, L’Angleterre et la Russie ont, en 1840, fait preuve d’un rare désintéressement, et nous leur devons beaucoup de reconnaissance !

En résumé, s’il s’agit du droit, la convention du 13 juillet, de l’aveu du gouvernement français, affaiblit, au lieu de le fortifier, le principe immémorial de la clôture des détroits. S’il s’agit du fait, la convention du 13 juillet, de l’aveu de ses plus habiles avocats, ne prévoit rien, ne prévient rien, n’empêche rien. Voilà le grand acte pour lequel on demande notre sympathie et notre admiration !

Il est pourtant, je l’avoue, un moyen de prouver que la convention du 13juillet n’est pas insignifiante, c’est de dire, comme ou l’a fait, qu’elle consacre sous peine de guerre avec toute l’Europe l’inviolabilité des détroits. Mais je doute que le ministère s’accommodât d’une pareille justification. Une triste et récente expérience nous a appris que, quand l’Angleterre et la Russie sont d’accord, l’Europe entière est disposée à s’incliner devant leur volonté. Quelle chance reste-t-il donc à la France pour que, sans une lutte terrible, elle puisse faire ses affaires et non celles des autres ? Une seule, c’est que la Russie et l’Angleterre cessent de s’entendre. Libre de tout engagement et juge de son intérêt, la France alors pourra, ainsi que le disait le général Bugeaud, porter où elle le voudra le poids de son épée, et faire pencher la balance de l’un ou de l’autre côté. Voilà, dans la situation actuelle, sa ressource et sa consolation. Que faudrait-il donc penser d’une politique qui, d’un seul coup, lui enlèverait l’une et l’autre, d’une politique qui, après s’être efforcée, comme le disait M Thiers d’arrêter dans leurs origines toutes les divisions de nos ennemis, engagerait, en cas de crise, au service de l’un des deux toutes les forces du pays ; d’une politique enfin qui, d’avance, se ferait fatalement anglaise ou russe, selon que l’Angleterre ou la Russie prendrait, pour atteindre et frapper son adversaire, telle ou telle arme, tel ou tel chemin ? Ce serait, en vérité, pousser trop loin l’amour de cette théorie humanitaire et européenne dont on nous parle tant, et l’abdication de toute pensée nationale.