Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/769

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commission qui va sur les lieux, chargée examiner l’état de la colonie, et cette commission est souvent le jouet d’une foule de supercheries. Le propriétaire achète des arbres et des ceps de vigne, et les plantes, pour le jour de l’examen, entre ceux qui ont réellement pris racine dans le sol. Il emprunte à ses voisins des ruches d’abeilles, et les fait passer en revue avec les siennes. Les brebis, après avoir défilé sous le yeux des commissaires, rentrent dans l’étable, en sa sortent de nouveau, et sont comptés deux fois. La commission, que l’on a soin de traiter avec le plus grand luxe, trouve le domaine superbe, s’extasie sur les merveilles qu’on y a opérées, rédige un rapport emphatique, et le gouvernement achète cinq ou six fois plus qu’elle ne vaut cette propriété trompeuse, ou donne à celui qui l’a exploité une place, des croix, de l’argent. Malgré ces abus, l’activité et les progrès des Russes dans les steppes sont vraiment admirables. La Russie a opéré là en peu de temps un changement pareil à celui que le gouvernement prussien a accompli dans les sables de Brandebourg, et plus étonnant que celui qu’on observe dans les landes de Lunebourg et dans les marais de Brême. Il y a cent quarante ans, à part les bateaux des Cosaques, nul bâtiment de guerre russe n’avait parti sur la mer Noire. Maintenant une flotte imposante domine tout le Pont, et le pavillon russe est le seul respecté sur ces eaux. Il y a soixante-dix ans, les Russes ne possédaient rien sur les côtes du Pont ; maintenant, sans compter la mer d’Azof, ils ont gagné une étendue de côtes de deux cent cinquante milles. Si de l’embouchure du Danube à celle du Phasis des anciens on tire une ligne droite, cette ligne partage le Pont en deux moitiés : l’une est maintenant toute russe, l’autre n’appartient plus qu’à peine au pacha turc. Il est vrai que la Russie ne possède encore que les plus mauvaises provinces du Pont. Mais les meilleures parties de cette contrée seront pour les Russes une conquête plus facile à faire que celle du Taurus et du Caucase. Ils finiront par prendre le périple de la mer Noire, dont ils occupent déjà plus de la moitié.

Odessa, Taganrog, Ketsch, Ismaël, ne subsistent que depuis quelques dizaines d’années, et déjà ces villes excitent dans toute l’Europe un sentiment de joie ou d’envie. Des relations continues sont maintenant établies entre les ports situés à l’embouchure du Don, du Danube, du Dnieper, et la Grèce, l’Italie, l’Angleterre, par le Bosphore, la Méditerranée et l’Atlantique ; la France seule n’apparaît que rarement dans ces parages. Pour les ports des steppes, la Russie a des traités de commerce avec Naples, la Sardaigne, l’Autriche, l’Angleterre, la Grèce et la Turquie. Les villes de Koenigsberg, Dantzig, Riga, se plaignent déjà du préjudice que leur porte le commerce des steppes.

Après avoir décrit les progrès des Russes dans ces contrées si difficiles à exploiter, M. Kohl pose cette conclusion :

« L’œuvre n’est que commencée ; elle sera couronnée par la possession d’un point important, par la conquête de Constantinople. Une expédition à Constantinople serait ce qu’il peut y avoir de plus populaire en Russie. Les marchands d’Odessa la désirent, parce que les croisades continuelles des flottes