Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/785

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


anciens ou récens, républicains ou monarchiques, ne manquent pas. De nos jours, avec tous ces souffles dans l’air, la tentation est inévitable. Et puis, à côté de la noble et légitime ambition, la nécessité s’en mêle : il faut vivre, il faut se soutenir, et la muse seule n’y suffit pas. Par toutes les pentes, on revient ainsi à la prose. Aussi je ne crains pas de dire qu’il faut une très grande force de volonté aujourd’hui pour rester simple poète, même quand on est poète évidemment.

En voici un enfin, qui a tenu bons, qui a résister sans fléchir. Nature fine et forte, il s’est de bonne heure proposé son but, et n’en a pas dévié un seul jour. Fidèle au corps d’élite de la poésie, M. Brizeux me fait l’effet de ces officiers supérieurs dans une arme spéciale, savante, qui, voués au noble génie de leur art, s’y tiennent, sans vouloir jamais d’avancement ailleurs.

Le vivre plus facile, la popularité courante, au prix de son art chéri, au prix d’une seule des perles de son loisir, il n’en a pas voulu. C’est là un trait de caractère. Nul doute qu’il n’eût pu, en se lâchant un peu, en s’assujettissant aussi, prétendre à ces succès plus ou moins faciles, mais où la distinction, après tout, ne nuit jamais. Il n’a pu s’y résoudre ; le mieux, un certain idéal posait devant ses regards et ne lui laissait pas de trêve. Voyez-le écrire en prose, dans les très rares morceaux où il s’y est vu obligé, dans quelque préface concise et comme furtive : il n’écrit pas véritablement, il court, il fuit. Sa plume appuie le moins possible ; il semble sur des charbons ardens ; il y va comme un pied fin sur des pavés mouillés.

Il lui faut le vers, il lui fait la ceinture ; sa pensée veut marcher enveloppée du rythme et de la cadence. Talent bien énergique dans sa délicatesse, il a sauvé sa veine du grand mélange ; il n’a pas noyé dans des flots d’encre sa poudre d’or. Plus d’une fois, quand les génies régnans, trop généreux, brassaient autour de nous leur poésie à pleine cuve, lui avec dédain et en silence, sortait, emportant toute la sienne dans sa bague.

La bague secrète a fini par rendre, non pas le poison, mais les essences et les senteurs. Cette renommée particulière du poète a comme insensiblement transpiré. Sans bruit, sans aucun renfort d’auxiliaires, M. Brizeux s’est fait sa place à part dans le groupe des maîtres-chanteurs du temps. Nous l’y trouvons aujourd’hui tout porté, et n’avons qu’à l’y reconnaître.

Il remonte par ses premières origines au mouvement de 1828, quoiqu’il se soit détaché un peu plus tard. Parmi les poètes les plus