Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/901

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Le marquis, à cause du triste évènement qui le ramenait, ne fut pas reçu avec la joie qu’on montrait en pareille occasion, mais l’accueil qu’on lui fit prouvait tout aussi bien le profond attachement qu’on portait à sa maison. Ses paysans, à vrai dire, ne l’avaient jamais perdu de vue. Outre les congés de semestre, à moins qu’il ne fût en campagne, il n’avait jamais manqué de venir passer un mois ou deux à Vauvert au temps des moissons. Il comptait des frères de lait parmi les paysans de son âge, et l’on se souvenait encore de l’avoir vu tout enfant. La douleur de sa perte un peu apaisée, et tout-à-fait remis au train de gentilhomme campagnard, il reprit les habitudes de famille : il visita ses paysans, renouvela les baux de quelques fermes, selon l’usage, et but le coup de vin dans chaque chaumière. Il était de toutes les fêtes de ces braves gens : il assistait aux mariages, il tenait les enfans sur les fonts baptismaux avec quelque bonne femme du pays et ne dédaignait pas de s’asseoir à leur table. Son fils jouait fraternellement dans les pacages avec les plus humbles enfans de la paroisse, qui l’appelaient tout simplement M. Gaston, sans oublier jamais le respect dû à monsieur le chevalier. Gaston, élevé durement, leste, fort, d’une adresse singulière à manier les armes et les chevaux, était à quinze ou seize ans un des plus hardis chasseurs de la contrée ; un peu rude, farouche, emporté, à cause de ces exercices continuels et de sa vie passée dans les solitudes, mais d’une extrême bonté naturelle, ouvert, prompt, généreux, et contenu par la sévérité du marquis son père, qu’il aimait et respectait par-dessus tout. Connu et adoré dans les environs, quand il passait au galop à travers buissons et halliers, levant sa belle tête blonde, les cheveux au vent, et appelant chacun par son nom, il lui suffisait d’un signe pour faire abandonner les travaux et emmener la jeunesse dans les bois. C’était là sa plus grande équipée. Le pays est très giboyeux ; tous y sont adroits et passionnés pour la chasse. Quant aux chasses du marquis, c’était une fête de famille entre la paroisse et le château ; le jour une fois fixé, le curé en avertissait au prône, donnait le rendez-vous, et chacun s’y trouvait avec son fusil. Les jours suivants, le gibier se mangeait en commun dans toute la paroisse, au choc des verres vidés à la santé de monsieur le marquis et de M. Gaston, qui tenaient tête et faisaient raison. Le moment vint pour le jeune homme d’entrer à l’école militaire ; ce fut une perte véritable pour le pays. Mais les fêtes reprenaient quand il revenait aux vacances ; on s’émerveillait de son bel uniforme et de le voir chaque année plus grand et plus fort.

Le château demeura assez triste. Le marquis passait son temps à