Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/913

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fait de grandes fautes. – Que Dieu les confonde ! cria le marquis ; toujours la même sottise ! Laissez-moi, Mainvielle, laissez-moi ; meure votre infame république, et meurent ces brigands comme ils le méritent et comme je l’espère !… – Et la discussion se grossissait, s’envenimait peu à peu jusqu’à provoquer un éclat. Mainvielle alors se retirait, le marquis demeurait pâle, tremblant, brisait quelque meuble et tombait en des accès qui effrayaient sa ville ; elle en avait souvent parlé à Mainvielle avec douceur en le suppliant d’avoir égard à l’état de son père. – Que monsieur le marquis ne m’interroge pas, disait Mainvielle ; je suis désolé de lui répondre, mais je suis incapable de trahir ma façon de penser. – Et Mlle de La Charnaye avait beau faire, ces fâcheuses scènes se renouvelaient tous les jours ; quelquefois l’effet d’une pareille conversation se prolongeait jusqu’au lendemain ; ils affectaient de s’éviter, de ne parler de rien, mais ils mouraient d’envie l’un et l’autre de se remettre aux prises, et le premier mot suffisait : c’était le feu caché du caillou, que le moindre frottement fait jaillir. Le plus fâcheux résultat de cette mésintelligence était la difficulté qu’on avait à cacher les mauvaises nouvelles au marquis, parce que Mainvielle ne se faisait aucun scrupule de le détromper dans la discussion, et même se plaisait à les lui apprendre, avec cette malice presque involontaire qu’aiguise l’habitude de la contradiction. Mlle de La Charnaye, quoique présente, n’empêchait rien. Si elle essayait de jeter un mot dans la dispute pour l’apaiser, le marquis impatient s’oubliait jusqu’à lui imposer silence ; mais sa tendresse était à toute épreuve, elle excusait tout, et n’ayant plus de ressources qu’en Mainvielle : — Je vous en prie, lui disait-elle souvent, ayez pitié de mon père ! N’est-il pas assez malheureux ? Ne comprenez-vous pas ce qu’il souffre, toujours renfermé en lui-même, sans consolation, sans relâche ? Rien ne le distrait, toutes ses facultés concourent à ui faire sentir plus vivement son mal… Quoi ! il ne vit plus que d’espoirt, pour l’amour de ses opinions, par cet intérêt qu’il prend à la guerre, et vous allez lui disputer sa chimère, le troubler dans son rêve ; vous lui dérobez ce dernier rayon de soleil qui perce dans son ame ! Mon Dieu ! n’est-il pas heureux plutôt de ne pas voir ce qui se passe, les échafauds dressés, les croix renversées, la France noyée de sang ? Pauvre père ! laissons-le dans cette heureuse ignorance, laissons-lui croire que tout va bien, que la France se remet, que le jeune roi va remonter sur son trône, que nos armées sont triomphantes et les méchans vaincus. Mon Dieu ! s’il ne dépendait que de moi ! il vivrait heureux, je le garderais de tous