Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/924

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défendit jusqu’à la fin et tomba criblé de balles. Le reste de paysans et quelques officiers se cachèrent dans un bois et y passèrent la nuit. M. de Vendœuvre, évanoui, percé de coups, était accroupi dans un tronc d’arbre. Le lendemain, dès l’aube, quatre ou cinq de ces malheureux se rejoignirent dans les broussailles en rampant sur les mains, couverts de sang et de blessures ; ils eurent peine à se reconnaître ; au moyen d’un cri des paysans connu dans l’armée ils parvinrent à réunir ce qui restait de la paroisse, au nombre de quarante à cinquante hommes, exténués, à demi morts. Ne doutant pas, après les tristes préparatifs du passage de la Loire, que l’armée tout entière n’y eût péri, ils s’orientèrent et se mirent en route pour retourner dans leurs foyers. Chemin faisant, à travers les bois ils virent plusieurs de leurs camarades couchés çà et là qui étaient morts dans la nuit ils furent obligés d’en abandonner d’autres qui tombaient de lassitude ou que leurs blessures empêchaient de marcher, et qui les suppliaient de les laisser là, n’ayant plus que peu de temps à vivre. C’étaient à chaque pas des adieux déchirans ; les mourans chargeaient les autres de commissions pour leurs femmes et leurs enfans. La mort de Gaston avait si profondément démoralisé ces braves gens, que tous les maux leur étaient indifférens. Un vieux paysan qui s’était laissé tomber au pied d’un arbre, la tête ouverte d’un coup de sabre, et qu’on voulait emmener, disait d’un air stupide : Comment voulez-vous retourner chez monsieur le marquis, puisque son fils est mort ?

Cet horrible voyage dura dix jours, à travers les patrouilles et les avant-postes des bleus, par des bois et des chemins détournés. On abandonnait encore des cadavres ou des hommes découragés qui refusaient d’aller plus loin, malgré les exhortations et les menaces des huit ou dix gentilshommes qui restaient. Aux environs de Clisson, un fermier qui connaissait M. de Châteaumur mit un cheval frais à la disposition de la troupe, un paysan encore ingambe y monta et courut à Vauvert annoncer l’arrivée de ses camarades. Toute la paroisse était sur la route avant que le château fût informé. Rien ne saurait peindre la douleur et le désespoir de ces femmes quand elle virent arriver ces quelques malheureux défigurés et se traînant à peine. Chaque famille avait à pleurer un fils ou un père. On n’entendait que des plaintes pitoyables interrompues par mille questions auxquelles on s’osait répondre, et ce silence lugubre était le signal de nouveaux cris. Il y avait de ces pauvres gens qui demeuraient comme hébétés de ce malheur.