Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/930

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Après la cérémonie on reprit le chemin de la salle à manger avec la même solennité. On y avait dressé la grande table qui servait autrefois aux repas de famille. Cette salle était d’une décoration sévère et ancienne, en forme de galerie, régulièrement percée de hautes fenêtres, revêtue de bois de chêne jusqu’à hauteur d’homme, avec un rang de stalles et le siége du maître au milieu, le dossier élevé, et décoré de restes poudreux de panaches. Les parois, noircies par le temps, étaient garnies de trophées de chasse ; les armes avaient disparu depuis le commencement de la guerre ; tout au fond il y avait un grand crucifix de bois noir, qui dominait l’assemblée.

Mlle de La Charnaye donnait ses ordres d’une voix altérée, s’occupait du repas comme elle l’eût fait en des circonstances moins pénibles, et cette occupation semblait lui donner la force de se contenir. Si l’on a vu, dans une pauvre famille, quelque malheureuse enfant demeurée seule par la mort d’une mère chérie, distraite de sa douleur par les soins de la sépulture, aller, venir, pâle, les yeux gonflés, et puiser une sorte le courage dans ces horribles détails même, on se fera facilement une idée de l’attitude de Mlle de La Charnaye. Les gens qui servaient avaient les larmes aux yeux.

— Messieurs, dit le marquis en entrant, je ne puis vous embrasser tous, mais j’embrasse toute l’armée royale en la personne de mon vieil ami et parent M. de Vendœuvre. — Il le serra sur son cœur ; il se croyait au milieu d’un état-major complet du pays. — Quant ceux d’entre vous, messieurs, que je n’ai pas l’honneur de connaître ; reprit-il cordialement, il n’y a point de soldat de l’armée catholique qui soit étranger à la table hospitalière des La Charnaye.

On prit place. Les gentilshommes, rangés autour de la table avec leurs mines farouches, le désordre de leurs armes et de leurs habits, composaient une scène étrange et sinistre ; on eût dit un conciliabule de ces brigands romanesques qui s’assemblent dans les vieux manoirs d’Allemagne. Ils gardaient le silence. Mlle de La Charnaye, qui montra dans cette circonstance un courage et une force d’esprit au-dessus de son âge et de son sexe, était obligée de les provoquer, de ranimer sans cesse la conversation, afin que le marquis ne soupçonnât rien de leur contenance. MM. de Vendœuvre et de Châteaumur, qui la comprenaient, la secondaient de leur mieux. — Reprenons le discours, dit le marquis au bruit des verres ; quelle est la raison véritable de votre retour ? Est-ce le mal du pays, ou s’amuse-t-on à prendre des quartiers d’hiver ? — L’un et l’autre, dit M. de Vendœuvre en essayant une gaieté forcée. — Et que signifie ce répit ? Je suis per-