Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/937

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mens de l’étable, la réveillaient en sursaut et lui donnaient le frisson. Souvent, gracée d’effroi et n’osant crier, elle allait trouver Colombe au milieu de la nuit, et lui jetait les bras autour du cou, faisant d’horribles frayeurs à cette pauvre fille.

Cette nuit-là, Mlle de La Charnaye se débattait sous l’obsession d’un rêve affreux. Elle est réveillée à demi par le bruit d’une porte ; elle se dresse sur son séant, entend des voix confuses ; une lumière brille, un homme se précipite dans sa chambre. – Silence, c’est moi, mademoiselle, dit Colombe à demi nue. Mais Mlle de La Charnaye ne pouvait se remettre de son tremblement ; elle reconnut enfin Paulet le jardinier. – Mademoiselle, nous sommes perdus, nos gens sont morts, les bleus arrivent. – Plus bas, dit Colombe avec effroi en montrant la porte du fond. Mlle de La Charnaye, pâle, engourdie, ne savait ce qu’on voulait lui dire. – M. de Vendœuvre est mort, reprit Paulet ; M. de Thianges est mort ; les bleus s’avancent pour nous tuer. Pierre les a vus. Il faut vous sauver, vous et monsieur le marquis. Il n’y a plus personne à Vauvert. Les bleus étaient hier à Clisson. Ils ont brûlé la Frette. Ils seront peut-être ici dans deux heures. – Le pauvre homme bredouillait et disait tout pêle-mêle, Mlle de La Charnaye ne répondait pas. Colombe et le jardinier la pressaient, les larmes aux yeux ; elle s’écria enfin : Que faire ? ô mon Dieu ! que voulez-vous que je fasse ? – Il faut venir avec nous, nous avons de quoi vous retirer ; nous nous ferons tuer pour monsieur le marquis. – Non, c’est impossible, dit Mlle de La Charnaye égarée ; je vous en prie, Paulet, ne me quittez pas. Oui, descendez, vous nous suivrez.

Elle s’était levée, elle allait et venait dans la chambre. Paulet redescendit à la hâte. – Laissez-moi, laissez-moi, dit-elle à Colombe, qui s’agitaient autour d’elle. Mon Dieu ! je vais mourir assurément avant de quitter cette maison… Mon Dieu ! donnez-moi la force… Allez m’attendre, Colombe.

La femme de chambre sortit. Mlle de La Charnaye se laissa tomber sur son lit. Elle sentait qu’il devenait impossible d’abuser plus long-temps son père ; elle était résolue à tout lui déclarer, et l’idée de la scène qui allait suivre la jetait dans l’anéantissement. C’était la foudre dont elle allait le frapper tout à coup ; il pouvait la maudire, ou perdre la raison, ou se livrer aux bleus. Elle se levait comme dans la fièvre, en disant d’une voix brève et désespérée : « Oui, je lui dirait tout. »

Elle alla jusqu’à la porte ; mais la pensée que son père dormait paisiblement et qu’elle allait lui porter ce coup dans un tel moment,