Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/939

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marquis à la triste réalité : qu’il serait bon de prendre des précautions ; que les bleus avaient des espions et peut-être des bandes armées dans le Bocage ; à quoi le marquis disait d’un air de grande confiance : — Oh ! ils n’oseraient pas s’y frotter ! – Elle dit aussi que Paulet et les chappuseurs (bûcherons) les hébergeraient de leur mieux sur la route. – C’est bien fait quant à toi, dit le marquis ; pour moi, je suis habitué au bivouac. Mes infirmité m’ont amolli, mais je ne suis pas encore si vieux que je ne puisse m’y résigner fort bien. – Mlle de La Charnaye n’osait le presser davantage, quoiqu’elle s’atendît de minute en minute à entendre le cri des bleus. Elle allait vers la fenêtre et prêtait l’oreille aux bruits de la campagne. Elle demeura calme et résignée dans cette situation terrible, et dit doucement à son père de s’habiller. Le marquis ne fit aucune difficulté. Ses désirs aidèrent à le tromper aisément.

Mlle de La Charnaye se retira dans l’autre pièce et se mit au balcon, pâle, palpitante, les yeux fixés au loin sur la cime des bois. Paulet montait de moment en moment, d’un air effaré, pour dire qu’on se hâtât, et qu’il n’y avait plus personne à Vauvert. Mais on ne pouvait se résoudre à inquiéter le marquis. Il s’écoule une demi-heure mortelle. – Nous mourrons ici, dit Mlle de La Charnaye, si c’est la volonté de Dieu. – Elle avait donné l’ordre à toutes les personnes qui restaient dans le château de s’en aller. Ces braves gens avaient obéi à la dernière extrémité, et quand ils avaient su qu’ils ne pourraient suivre leurs maîtres. En ce moment, Colombe arriva, les yeux gonflés de larmes, pour faire ses adieux. – Tu ne viens donc pas avec nous ? dit Mlle de La Charnaye. – Les sanglots coupaient la parole à la pauvre enfant. – Où voulez-vous que j’aille, mademoiselle ? Gratien est mort ; je n’ai plus que vous dans le monde, et je n’ai plus qu’une chose à faire pour votre service. Je veux garder votre maison. Une pauvre fille tout seule ! ils n’oseront peut-être pas lui faire de mal, ni rien prendre… J’aurai soin de votre bien… et quand vous reviendrez… vous retrouverez… – Elle se jetèrent dans les bras l’une de l’autre. Paulet fut obligé de ses séparer. Il prit Colombe par le milieu du corps et l’emporta. Il fut impossible de la décider à quitter le château. On entendit bientôt la voix du marquis. Il se plaignait que l’étoffe de ses habits était bien grossière. Il était complètement déguisé en paysan. Mlle de La Charnaye lui dit qu’en effet c’étaient ceux de Hubert, qui avait perdu sa mère l’an passé, et qu’on était encore trop heureux, dans la misère du pays, d’avoir pu se les procurer. Avant de partir, elle ajouta aux bijoux qu’elle emportait vingt-cinq