Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/946

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tinelle. — Ami, répondit le marquis. Il y avait en cet endroit une escouade de bleus au repos, les armes en faisceaux ; quelques-uns prirent leurs fusils, les autres se levèrent au bruit ; le marquis se mit à crier - Messieurs, vous êtes nombreux, à ce qu’il me semble. Si vous avez parmi vous quelque chef, faites-moi la grace de l’appeler. — Mlle de La Charnaye le suivait machinalement, sans le retenir, comme s’ils marchaient à la mort. Une voix appela la capitaine Mainvielle, les soldats s’avancèrent l’officier en tête. — De quelle paroisse êtes-vous ? disait le marquis, y a-t-il là quelqu’un de Vauvert ? Où va-t-on ? Qu’y a-t-il de nouveau ? Si vous rejoignez l’armée, nous y allons aussi. — Dans l’étonnement où étaient les militaires, une illumination soudaine traversa l’esprit de Mlle de La Charnaye ; elle porta la main à son front, comme pour indiquer que cet homme n’avait plus sa tête, et, lui tenant le bras, elle fit des épaules un mouvement plein de compassion. L’officier releva les baïonnettes de la main. — Laissez passer ce pauvre homme qui est aveugle, dit-il à voix basse. Mlle de La Charnaye regarda cet officier d’un air de reconnaissance inexprimable. Le visage de cet homme et le nom qu’elle avait entendu lui rappelèrent dans son trouble un souvenir confus. — C’est donc un vieux fou ? dit un soldat, Le marquis se retourna surpris et menaçant. Mlle de La Charnaye l’entraîna doucement en lui disant que ces hommes-là étaient étrangers, et en essayant de le calmer par tout ce qu’elle put imaginer ; mais sa constance, sa fermeté, son dévouement étaient à bout. Cette dernière secousse l’avait accablée. Elle avait hâté le pas pour s’éloigner des soldats, elle ne se soutenait plus que par une espèce de fièvre qu’entretenaient le désordre et l’horreur de ses idées. Elle avait pu juger que tous les environs étaient envahis, et que dans l’ignorance où elle était des chemins, elle n’avait échappé aux périls qu’elle venait de courir que pour tomber en de plus grands.

La nuit venait. Elle ne voyait de toutes parts que l’ennemi et la mort. Cette pensée qu’elle ne savait pas où elle allait lui revenait toujours ; elle jeta les yeux çà et là et crut reconnaître une avenue des alentours de Vauvert. En effet, après un long circuit, elle s’était sans cesse égarée et n’avait fait, au lieu de s’en écarter, que revenir au château, c’est-à-dire parmi les bleus. Un frisson lui courut par tout le corps, elle douta un moment ; mais, à un certain endroit, elle découvrit, par une échancrure du feuillage, le faite de la maison seigneuriale. Ce fut le dernier coup. Elle voulut se jeter aux pieds de son père et lui crier qu’ils étaient perdus, elle tomba sur les genoux,