Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/955

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plein d’impatience : — Il n’y a point une minute à perdre, il faut vous sauver, les soldats vont venir ; il y a un officier qui vous protège ; vous avez des habits de paysan comme moi, on dira que vous êtes mon père ou que vous n’avez pas la tête à vous ; laissez-moi parler, cela suffira. – Le marquis ne répondit points. – Je les entends qui viennent, reprit Paulet hors de lui ; c’est convenu : vous n’aurez rien à dire, vous vous appelez Jacques, c’est le nom de mon père. – Et il s’en alla.

En effet, le commandant arrivait, apportant les ordres du représentant. Le capitaine Mainvielle lui dit que cet homme était un paysan idiot et de plus aveugle. On fit dégager l’ouverture de la hutte, et les officiers s’y introduisirent.

Le capitaine Mainvielle dit au marquis : — Citoyen, voici le chef de brigade qui vient t’interroger. – C’est bien inutile, dit Paulet ; c’est mon père qui est un pauvre infirme. – Il fit signe de la main qu’il n’avait pas l’esprit libre. – Silence ! dit le commandant ; qu’il s’explique, on verra – Il reprit : — Dis donc, l’homme, comment t’appelles-tu ? Qui es-tu ? – Le marquis se leva au milieu d’un profond silence et dit : — Je m’appelle Marie-Athanase Chestien, marquis de La Charnaye, et le dernier de cette maison. – Vous voyez bien qu’il ne faut pas l’écouter ! s’écria Paulet. Le capitaine Mainvielle pâlit et dit en haussant les épaules : — C’est un vieux fou. – Non pas, messieurs ! s’écria le marquis à pleine voix ; je suis le marquis de La Charnaye ! j’ai perdu mon roi, mes enfans, mes biens ; obligez-moi de me laisser mourir. – Il ouvrit sa veste, prit son portefeuille et le jeta aux pieds du commandant.

Le commandant lança un regard sévère au capitaine Mainvielle. Il fit examiner les titres par les secrétaires. – C’est bon, dit-il ensuite ; qu’on l’emmène.

M. de La Charnaye, à dater de ce moment, ne répondit plus à personne, pas même à Paulet, qui tenta plusieurs fois de lui parler, et, chose singulière, il ne dit plus un mot de sa fille.

Il passa la nuit au campement, et fut dépêché à Nantes le lendemain. Cet homme, à cet âge et dans ses malheurs, avait conservé une force de corps et d’esprit incroyables ; il fit dix-huit lieues à pied en plein hiver, la tête découverte, et attaché à un fourgon côte à côte avec des soldats.


Les derniers détails que nous ayons pu recueillir sur M. de La Charnaye se trouvent dans la correspondance d’un officier vendéen,