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M. Huon du Panloup, qui se réfugia à Nantes même, où il passa les jours les plus affreux du règne de Carrier sous les habits d’un homme du peuple.

« … M. de La Charnaye fut jeté dans la prison qu’on appelait l’Hôpital. Quatre mille prisonniers entassés les uns sur les autres s’étouffaient dans ce charnier, sans feu et sans pain. On n’y relevait pas les morts, on n’employait à le vider que les charrettes de la guillotine. M. de La Charnaye fut confondu dans cette multitude, et personne n’a rien dit de ce prisonnier aveugle ; il est probable qu’il y serait mort de faim dans son coin s’il y fût resté plus long-temps

« Un jour la foule entoura les charretées qui marchaient vers l’échafaud. Carrier avait fait ajouter au cortège un chœur de musique patriotique. On vit sur l’une des charrettes un vieillard à cheveux blancs et aveugle qui inspirait une pitié profonde. Personne ne sut alors qui c’était ; mais voici ce qui arriva, ce que tout Nantes a vu et ce qui a été raconté par les valets de l’exécuteur. Il y avait sur la même charrette une jeune fille à demi morte déjà et mêlée à des sœurs de la Sagesse qu’on exécutait aussi ce jour-là. Ayant tourné la tête vers le vieillard, elle s’appuya sur le rebord et demanda aux religieuses deo la laisser aller jusqu’auprès de cet homme qu’elle appelait son père. Ils firent un mouvement l’un vers l’autre, mais ils avaient les mains attachées. On la vit se mettre à genoux ; elle semblait lui demander pardon. M. le marquis de La Charnaye (car c’était lui) pleura, lui qui avait paru si ferme jusque-là. Elle se pencha ensuite sur son sein, et ils demeurèrent ainsi comme deux statues jusqu’à la place fatale.

« Ils descendirent les derniers, et on essaya de les séparer. Le couteau de la machine tombait et se relevait avec un bruit terrible. Comme l’exécuteur venait les chercher, le vieux M. de La Charnaye lui dit en se détournant : — Monsieur, je vous demande une grace ; cette femme est ma fille, et je vous prie de la faire mourir avant moi ; moi du moins, je ne la verrai pas. — Le bourreau lui accorda ce qu’il demandait et saisit Mlle de La Charnaye ; le père monta derrière elle en la tenant par le pan de sa robe. Ils s’embrassèrent encore sur l’échafaud. Quand on la lui arracha, il s’écria : Vive le roi ! et quand ce fut son tour, il cria encore par deux fois : Vive le roi ! et leurs têtes s’allèrent rejoindre au bas de l’échafaud. Un mouvement indéfinissable trahit l’horreur de la foule qui regardait.


EDOUARD OURLIAC.