Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/111

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ponsables des circonstances résultant du commerce avec l’étranger. L’état ne perdait rien, et les hauts commissaires, malgré la défaite de leurs troupes, avaient encore rendu un grand service au pays en délivrant la ville et en chassant les barbares de la rivière de Canton.

Pendant que les troupes tartares étaient dans la ville de Canton, de fréquentes collisions eurent lieu entre elles et les troupes de la province. Celles-ci supportaient difficilement l’orgueil des nouveaux venus, tandis que les Tartares reprochaient aux Chinois de Canton de ne pas assez haïr les étrangers et de nourrir des pensées de trahison. Ce fut là l’origine de nombreuses rixes, qui, plus d’une fois, ensanglantèrent les rues de la ville. Dans son rapport à l’empereur, Yischan, le général en chef des Tartares, parle des mauvaises dispositions des habitans, qui, dit-il, s’étaient laissé corrompre par l’or des barbares. Cette injuste imputation fut repoussée avec indignation, et la désunion qui régnait entre les deux parties de la garnison dut rendre la défense de la ville plus difficile. Ce fait est surtout important en ce qu’il montre combien l’esprit de localité a de puissance en Chine, puisqu’il résiste même à l’influence d’un immense intérêt national, et qu’il a pu compromettre la solution d’une question qui intéresse à un aussi haut degré la sûreté de l’empire et jusqu’aux préjugés les plus invétérés de la population. Cet esprit de localitété, ou plutôt de jalousie locale, pourra devenir un puissant auxiliaire pour les ennemis du pays.

Je citerai encore un autre fait assez caractéristique et plus honorable pour les Chinois que celui dont je viens de parler. Lorsque les Anglais se furent retirés du voisinage de Canton, l’avis suivans fut affiché dans tous les villages adjacens :

« Chan, Twan et Chang, brigadiers commandans de divisions et formant le comité de surintendance des affaires militaires de l’armée du Kwangtung (Canton), proclamons au peuple ce qui suit : Le fort Carré était tout récemment au pouvoir des étrangers anglais, et ces étrangers ont été enterrés près de ce fort. Nous défendons par les présentes à tous les habitans des villages voisins, aux soldats, aux hommes de la milice et à tous autres, de faire de ce lieu le but de leurs promenades oisives, et surtout d’oser déterrer les cadavres desdits étrangers ; tous ceux qui seront appréhendés commettant ce crime seront aussitôt saisis et punis avec la plus grande sévérité ; ils ne devront s’attendre à aucune indulgence, etc. ; etc.

« TAOU-KWANG (nom de l’empereur régnant.) - 21e année, 4e lune, 12e jour. (1er juin 1841). »


Il serait difficile de dire si le sentiment qui avait dicté cette proclamation était bien exclusivement le respect proverbial des Chinois pour les tombeaux, ou s’il ne s’y mêlait pas le désir de faire croire au peuple que les conquérans du fort avaient été tous enterrés sous ses ruines, et de cacher ainsi le peu d’effet qu’avaient produit les invincibles armes de l’empire céleste.