Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/132

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qu’elle a constamment suivie depuis cinquante ans ; elle cherche de nouveaux débouchés à son commerce. La Chine, avec ses trois cents millions d’hommes, lui offre ses marchés vierges encore : c’est là qu’elle portera tous ses efforts ; elle s’attachera à sa nouvelle proie avec la ténacité du désespoir. On a souvent accusé l’Angleterre d’ambition, on lui reproche ses envahissemens continuels ; mais ce n’est pas par esprit guerrier qu’elle fait toutes ces conquêtes, c’est par esprit commercial : c’est qu’elle y est nécessairement entraînée par l’instinct de sa conservation. Où l’Angleterre porte-t-elle ses armes ? est-ce en Europe ? les nations voisines peuvent-elles craindre pour leur territoire ? leurs libertés sont-elles menacées ? Si on en excepte Gibraltar, a-t-elle cherché à planter son drapeau sur un seul point de cette Europe continentale, au milieu de laquelle elle est pour ainsi dire isolée ? Les îles Ioniennes, Malte, sont, il est vrai, aujourd’hui des possessions anglaises ; mais une puissance dont toute la force est dans son développement maritime pouvait-elle rester tout -à-fait étrangère dans cette Méditerranée, qui est destinée à devenir quelque jour le champ de bataille de l’Europe ? Elle ne pouvait pas non plus laisser entre des mains ennemies toute la route qui sépare son empire d’Europe de son empire de l’Inde ; elle fera plus encore, elle ira plus loin, croyez-le bien ; la nécessité l’entraînera vers l’Égypte, cette terre où couve un volcan qui tôt ou tard ébranlera le monde, car la question de personnes a seule été vidée en 1840. Mehemet-Ali était un obstacle ; il est mort politiquement. Reste la question de territoire, qui est tout aussi menaçante que jamais, et qui ne se résoudra que par une immense commotion. Suivons l’Angleterre en dehors de l’Europe ; voyez-la placer les jalons de sa route d’un bout du monde à l’autre, voyez-la occuper tour à tour toutes les positions avancées du globe : Aden, dans le golfe d’Arabie, à moitié chemin de Suez à Bombay ; le cap de Bonne-Espérance, ce relai si bien placé sur la grande route commerciale de l’Inde ; Sainte-Hélène, l’Ile-de-France, autres stations non moins avantageuses ; Singapore, placée à l’entrée de la mer de Chine, établissement fondé il y a vingt ans à peine, comme si l’Angleterre avait pressenti que ce devait être là l’avant-poste de sa conquête commerciale de la Chine ; les Antilles, cet archipel autrefois si riche et qu’elle semble abandonner aujourd’hui, parce qu’il se trouve sur la route d’une partie du globe où elle n’aura bientôt plus rien, tandis que toute son attention, tous ses efforts, se tournent vers l’Inde et vers cet extrême Orient où elle domine encore de toute sa puissance. Je ne parle pas des autres contrées auxquelles le commerce anglais a donné les bienfaits de la civilisation. Les États-Unis, aujourd’hui puissance rivale ; le Canada, qui bientôt prendra sa place parmi les nations indépendantes ; ces républiques de l’Amérique méridionale elles-mêmes qu’elle a aidées dans leur lutte d’émancipation, afin que son pavillon commercial n’eût plus de rival à redouter, et qui sortiront jeunes et vigoureuses de cette fièvre révolutionnaire qui les tourmentera long-temps encore : voilà l’œuvre de l’Angleterre. Tournons les yeux d’un autre côté, nous verrons un empire de cent millions