Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/332

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Mais le comte avait alors en tête un projet bien autrement important pour sa fortune. Veuf depuis dix-huit mois, bien fait, galant, spirituel, éprouvé à la guerre, estimé du jeune prince qui semblait devoir être bientôt l’arbitre de toutes choses, il lui avait paru fort singulier qu’un tel parti n’eût pas tenté déjà quelques-unes de ces riches héritières qui sont le rêve éternel des hommes de mérite. Un exemple récent de pareille chance encourageait d’ailleurs cette ambition : « c’était celui de Chabot qui, par sa bonne mine et sa belle danse, avait épousé la fille du duc de Rohan. » Voyant qu’on ne venait pas à lui, il s’était mis en quitte et il avait fini par découvrir une jeune dame, fille d’un partisan, veuve, après un an de mariage, d’un conseiller au parlement qu’il lui avait encore laissé de grands biens. Quand il se fut assuré de l’exactitude des renseignemens qui lui avaient été fournis, lorsqu’il eut la certitude qu’il n’y avait rien à rabattre sur la somme des revenus, la personne d’ailleurs lui agréant, il se montra en posture d’homme qui veut plaire, et ne fut pas remarqué. Alors il résolut d’appliquer à cette poursuite les leçons de guerre qu’il avait reçues à l’école du prince de Condé, et de se marier en quelque sorte par escalade. Le prince, qui, malgré ses victoires, n’avait tout au plus que la dose de raison afférente à son âge, approuva ce beau dessein, et ce fut uniquement pour en faciliter l’exécution qu’il envoya le comte à Paris. Celui-ci ne perdit pas de temps, s’embusqua, eu compagnie de quelques amis, sur le chemin du mont Valérien, où la dames allait faire ses dévotions, arrêta son carrosse, le contraignit à changer de route, en fit descendre la belle-mère de la veuve, et emmena ainsi sa proie, où, comme il dit, « son Hélène » à vingt lieues de là, dans une maison dont il disposait. Le ravisseur crut avoir alors ville gagnée ; mais il apprit bientôt qu’il y avait quelque chose de plus puissant que toute la force d’un homme ; c’était le refus d’une femme. « Celle-ci, dit Bussy, avait crié tout le long de ce voyage, » fait en pleine campagne et avec quatre relais de six chevaux. Arrivée au lieu où elle était sans espoir de secours, elle ne cria plus ; mais, s’agenouillant, élevant sa main vers le ciel et prenant à témoin tous les assistans, serviteurs, amis et mercenaires de celui qui la tenait en son pouvoir, elle déclara solennellement faire vœu de chasteté perpétuelle. Cette résolution, nettement exprimée et fort bien comprise de chacun, ne la mettait pas à l’abri d’une violence brutale, mais engageait sa volonté à ne jamais consentir mariage. Or, c’était le contrat et non la possession que désirait le comte. Il relâcha donc assez piteusement sa prisonnière, et alla raconter au prince de Condé le triste dénouement de son entreprise, son Lérida, pouvait-il dire.