Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/339

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


homme ayant déjà les avantages du rang, de la fortuné et des emplois, s’avisait de venir marauder encore sur la faible part de distinction réservée aux travaux de l’intelligence, et ne dédaignait pas d’ajouter à ses titres celui de bel-esprit. Il faut dire que rien de pareil ne s’était vu durant le ministère du puissant fondateur de l’Académie. L’abus commença sous le protectorat et par le fait du chancelier Séguier, qui, non content d’y avoir occupé une place, non satisfait de pouvoir s’en dire le protecteur après le cardinal de Richelieu, eut encore l’insolente fantaisie d’y faire recevoir son petit-fils, Armand du Cambout, marquis de Coaslin, à l’âge de dix-sept ans. En 1664, on y comptait un cardinal, deux ducs et pairs, un archevêque, deux évêques, un président à mortier, et bon nombre de conseillers d’état. Un de ceux-ci du moins, Claude Bazin, seigneur de Bezons, ne pouvait passer pour n’avoir jamais écrit ; il avait traduit de l’allemand les articles d’un traité de paix. A la fin de cette année, un académicien vint à mourir, et c’était un écrivain dont la réputation surpassait toutes celles qui faisaient bruit alors, un auteur dont le nom a survécu même à ses ouvrages : Nicolas Perrot d’Ablanrourt. En cherchant bien, nous trouverions probablement quelque pauvre diable d’historien, de poète, de moraliste, qui avait usé péniblement sa vie pour arriver a cet honneur, qui croyait son tour venu de l’obtenir, et que la mort aura surpris avant qu’il se fût présenté une autre vacance. Voici comment on disposa de celle-ci : « Au commencement de mars 1665, dit le comte de Bussy (et il faut remarquer que c’est peut- être la seule date dont il n’ait pas gardé exactement la mémoire), le chancelier Séguier, le duc de Saint-Aignan et mes autres amis de l’Académie française me convièrent de prendre la place du célèbre Perrot d’Ablancourt qui venait de mourir ; j’y consentis. » L’affaire ainsi arrangée, les formalités de présentation au protecteur, d’approbation, d’élection définitive, furent bientôt remplies, et, au mois de janvier 1665, le nouvel élu vint faire son compliment à la compagnie. C’était là toujours que triomphaient les gens de condition. L’allure libre et familière de leurs paroles, la façon dégagée de leur débit, leur ton leste, leur maintien aisé, émerveillaient chaque fois les gens du métier, habitués à construire péniblement la période et à la déclamer avec emphase. Le comte ne resta pas en cette occasion au-dessous de ceux qu’on y avait vus les plus heureux : « Si j’étais, dit-il, à la tête de la cavalerie, et que je fusse obligé de lui parler pour la mener au combat, la croyance où je serais qu’elle aurait quelque respect pour moi, et