Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/378

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


grecques de Vénus et de Mercure, s’élève au pied de cette enceinte romaine, restaurée en style féodal avec tourelles et machicoulis, mais dont la porte a conservé une inscription latine. Cette ruine imposante couronne le mont Pieria, premier parnasse des muses au temps où elles étaient encore pastorales, où l’hellénisme dans l’enfance n’était pas encore sorti de ses langes slavo-scythiques. Cette région s’appelait alors la Péonie ; c’était le séjour du dieu Pan et de ses bergers. Ils chantaient leurs idylles au bord de ce lac délicieux, qui avait dû à la limpidité de ses eaux son nom de Lychnis (le transparent), et qui encore aujourd’hui laisse apercevoir à douze brasses de profondeur son lit de sable fin. Des villages bulgares, mêlés à ceux des Mirdites, bordent le lac, long de sept lieues, qui se termine à Stronga, ville de trois mille habitans, la plupart pasteurs et gardiens d’abeilles, pacifiques et doux comme la fable nous peint Aristée. Nés poètes, ces Slaves animent le désert de leurs chants mélancoliques. Vêtus de sayons de laine blanche, on les voit marcher à la tête de leurs troupeaux qu’ils attirent sur leurs pas au son du lituus. Cette flûte antique, fabriquée par eux-mêmes rappelle exactement celle des bergers de Théocrite, dont ils semblent avoir conservé les mœurs.

C’est en se rendant d’Ocrida à Prisren qu’on peut le mieux étudier les différences morales qui séparent les Bulgares, pâtres à moitié laboureurs, et les Chkipetars, pâtres guerriers et chasseurs. On ne traverse le pays occupé par les chasseurs qu’en scrutant d’un œil inquiet tous les rochers ; on croit, à chaque instant, voir briller le canon d’une carabine à travers les broussailles. Parmi les Bulgares, au contraire, quelle sécurité ! Partout où l’on s’arrête, les bergers descendent des collines et viennent présenter à l’étranger leurs souhaits de bon voyage ; ils s’accroupissent en cercle autour du tapis où le Franc repose, et causent avec lui de tout ce qui leur est cher, ou bien ils lui chantent quelqu’un de ces airs slaves qui font rêver si long-temps. Avec quelle profonde paix je voyais se lever et se coucher le soleil dans ces vastes forêts, asile de la vie libre et primitive, où l’homme est frère de tous les hommes, où les animaux des bois même ne fuient pas son approche ! Au sein de ces belles solitudes, je ne croyais plus avoir aucun désir à former : je m’endormais sur ma natte au premier lieu où me surprenait le crépuscule, et je m’éveillais le matin au bruit mélodieux des oiseaux familiers qui voltigeaient autour de ma couche. Ici un jeune chevreuil poursuivi par un loup venait se réfugier entre les jambes de mon cheval ; plus loin une jeune fille de quinze ans, belle comme un ange, et seule dans le dé-