Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/379

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sert, venait m’offrir les fraises de la forêt, sans vouloir en accepter le paiement. Ailleurs, les tsiganes eux-mêmes m’apportaient du bois et allumaient mon feu nocturne, sans demander le salaire de leur peine. Ces bohémiens, si féroces dans le reste de l’Albanie, parce qu’ils y sont si opprimés, se distinguent dans ces vallées par la plus inaltérable douceur.

Cependant les oppresseurs n’ont pas toujours manqué à ce pays, théâtre des longues luttes de Skanderbeg et des Mirdites. Des ruines innombrables y attestent les glorieux combats d’un peuple obstiné à vivre libre ou à mourir. La Pelousia, en slavon Svetigrad (forteresse sainte), du grand Castriote, située sur une haute montagne, n’a plus que des restes de murs. Le fort aérien de Petralba n’a conservé qu’une grosse tour carrée, debout sur des ruines informes. Ceux des anciens castels mirdites que la guerre n’a pas détruits offrent encore un dernier souvenir de leur ameublement latin ; c’est un grand fauteuil à bras et travaillé à jour, emblème de la puissance du père, qui seul pouvait et peut encore y siéger.

Quoique les mœurs militaires prédominent chez ce peuple, il a gardé de nombreuses traces de la vie patriarcale. Les serviteurs sont traités comme des enfans par le chef de la famille. Ce dernier a seul le droit, comme un pontife antique ; forger le mouton du festin, qui, ensuite rôti dans son entier, est mangé par tous en commun devant la porte du donjon. Pendant que circulent les petits vins grecs, qui passent en Albanie pour des vins de France, le pliak ou maître, les jambes croisées sur son tapis, saisit la lyre mirdite, la frappe d’une plume rapide, et chante, comme autrefois Achille devant sa tente, ses propres exploits et ceux de ses palikares, qui, exaltés à sa voix, ne tardent pas à commencer les danses décrites par Homère. En contraste avec la simplicité de cette scène domestique, voyez ces négociateurs qui reçoivent audience d’un chef de phar : ils sont à genoux, les mains cachées sous leurs manches rabattues ; tous leurs mouvemens reproduisent les gestes qu’on prête aux supplians dans les miniatures byzantines. Chez ce peuple resté antique, l’église seule semble se rajeunir sans cesse ; les innombrables chapelles qui ornent les vallées mirdites brillent au loin d’une telle blancheur, qu’on les croirait toutes nouvellement bâties. Leurs nefs en croix latine et leurs clochers, qui les distinguent des églises grecques, réjouissent momentanément le voyageur européen, mais affligent quiconque comprend les vrais intérêts des Mirdites. Le rite grec est trop populaire