Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/403

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et qui s’appuyaient sur le visir de Skadar, Moustaï, véritable roi du pays depuis la mort du vieux lion. Voyant égorger l’un après l’autre tous les petits chefs qu’il soudoyait, ce chef suprême sortit enfin en 1831 du nuage qui l’avait jusqu’alors dérobé à tous les yeux. Du haut du Rosapha, il déploya la bannière de son phar, et trente mille Djégues et Mirdites accoururent à cet appel, chantant leurs chansons guerrières et rappelant avec orgueil comment les sept cents coups de canon d’alarme de Dgelaldine, grand-père de Moustaï, avaient attiré près de lui sept cents fois cent Chkipetars, et comment ces braves avaient sauvé leur patrie d’une double invasion d’Ottomans et de Bosniaques. Les soldats de Moustaï comptaient bien à leur tour délivrer la terre blanche de ses tyrans étrangers ; aussi le pacha, plein de confiance dans ses carabines mirdites, ne craignit point d’aller au devant de Mehmet-Rechid jusqu’à Prilipe, dont il s’empara. Cette ville n’est qu’à huit lieues de Monastir, où se trouvait alors le grand-visir, sans argent, sans vivres, sans munitions, et n’ayant que cinq mille jeunes recrues au milieu des belliqueuses tribus serbes, qui n’attendaient qu’un signal pour accourir au camp de Moustaï. Si le visir des Mirdites eût marché droit sur Monastir, où l’appelaient des milliers de partisans secrets, il eût peut-être anéanti la domination turque en Europe ; mais il s’arrêta quatre jours entiers pour prendre du repos, jouir des bains et des fêtes slaves de Prilipe, qui devint ainsi la Capoue de cet autre Annibal.

Le temps que passa Moustaï à Prilipe ne fut pas perdu par l’actif Mehmet-Rechid, qui convoqua tous les beys macédoniens à Monastir, et leur prouva sans peine que l’esclavage russe les attendait, s’ils continuaient d’aider par leurs révoltes au démembrement de l’empire. Émus par son éloquence, les beys jurèrent de vaincre sous lui ou de mourir. Alors, se tournant vers les primats grecs, Mehmet leur fit comprendre que l’occasion de se venger de leurs rivaux, les Chkipetars, n’avait jamais été si belle, et qu’ils n’avaient besoin pour cela que de lui payer une somme suffisante pour quelques jours de campagne. Jamais des Grecs ne laissèrent sans réponse un appel à leur patriotisme. Bien qu’épuisés par dix années d’avanies, ceux de Monastir coururent supplier leurs femmes, qui donnèrent généreusement leurs colliers de ducats, leurs bracelets, leurs bijoux héréditaires ; au bout de quelques heures, 250,000 piastres furent apportées au grand-visir. Il n’en prit que 100,000, rendit aux Grecs le reste de leur présent, et, sous prétexte d’une revue, conduisit ses troupes hors de la ville dans la direction de Prilipe. Il les mena en avant jusqu’au