Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/404

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soir, puis, s’arrêtant, il leur cria : Enfans, la revue aura lieu demain à l’aurore dans Prilipe ! En effet, s’étant approché de cette ville à la faveur des ténèbres, il surprit au soleil levant les Albanais qui dormaient épars, et dont les six pachas se livraient avec Moustaï au plaisir du bain. Bien supérieurs en nombre aux Osmanlis, les Mirdites et les Djègues se rangèrent spontanément en bataille et attendirent l’assaut ; mais bientôt, voyant la mitraille éclaircir leurs rangs, ils poussèrent des hurlemens de rage, jetèrent leurs fusils, et se précipitèrent avec leurs iatagans sur les lignes de baïonnettes des taktiki. Ajustés à bout portant par ces derniers, ils tombèrent en foule ; tout ce qui survécut prit la fuite et ne s’arrêta que dans les défilés de Babussa. Là les guerriers albanais en foustanelles se retranchèrent et attendirent pendant dix jours les recrues ottomanes en pantalons et à fusils armés de baïonnettes. Les recrues parurent enfin ; mais les divers assauts qu’elles donnèrent aux rochers fortifiés échouèrent devant les fusillades des Mirdites postés dans un couvent qui dominait ce défilé. Les tahtiki ne voulaient plus se battre ; quant aux irréguliers, mécontens du nouveau système stratégique, ils allaient forcer le grand-visir à une fuite honteuse, lorsque trois cents palikares grecs et chrétiens de l’Épire vinrent lui proposer de s’emparer du couvent ou de mourir en luttant contre les ennemis de leur race. Spartiates d’un nouveau genre, les trois cents braves, salués par les cris de toute l’armée, gravirent la montagne, et, sous une grêle de balles, s’emparèrent du monastère. Excités par cet exemple des vieux guerriers de l’Orient, les taktiki s’élancèrent à leur tour vers les hauteurs d’où les Djègues les défiaient. Après une horrible mêlée, le camp djègue fut pris, mais la perte des vaincus était moindre que celle des vainqueurs. Ceux-ci, trop décimés, n’osèrent attaquer les retranchemens des Mirdites, qui profitèrent de la nuit pour faire retraite.

Le vieux Moustaï était resté durant toute la bataille couché sous une tente magnifique, qui avait appartenu à un sultan, et que son grand-père avait conquise ; entraîné par les fuyards, il mit le feu à cette riche tente, et partit au galop pour Skadar, où il s’enferma dans le Rosapha. Pendant ce temps, Mehmet-Rechid souillait sa victoire, en accordant comme récompense à ses soldats le pillage de Kiouprili. Il ne restait plus, il est vrai, dans cette ville que les femmes chkipetares et le vieux cadi, qui se reposaient, les unes sur l’inviolabilité du harem, l’autre sur l’inviolabilité de sa charge ; mais les femmes furent déshonorées dans leurs harems orientaux par les taktiki, et le cadavre du cadi fut traîné dans les rues. Indignés de ces scènes d’hor-