Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/503

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tête sont parfaits ; finesse, grace, légèreté, tout s’y trouve ; le regard charmé va de la maîtresse à la soubrette, car elles sont jolies toutes les deux. Les mains sont très heureusement touchées, les accessoires sont très riches ; il y a un bouquet dans la main de la maîtresse, qui vous donnerait envie de le respirer, si on ne craignait en même temps de trop approcher ses lèvres de cette belle main. La charmante et délicieuse coquette comme elle se mire avec la nonchalance du cygne ! comme elle se garde bien de faire un mouvement, si léger qu’il soit, dans la peur que Jeannette ne manque sa coiffure ! La couleur de ce tableau est vraiment onctueuse.

Entre autres portraits remarquables, il faut noter ceux de la marquise de Prie, de la duchesse de Sabran, de la jeune Marie Leczinska, qui sont d’une grande vérité. Collé rapporte que, la marquise de Prie se trouvant seule avec Jean-Baptiste Vanloo pendant qu’il la peignait, elle lui dit, soit pour jouir de son embarras, soit pour tout autre motif : — Qu’est-ce que vous diriez si je vous embrassais, Vanloo ? — Nous ne savons ce que répondit le peintre, mais à coup sûr il n’en dit rien à Mme Vanloo.

C’était un homme excellent, naïf dans son orgueil et sa bonté. Il avait une belle physionomie, fière et douce, exprimant à la fois la noblesse et la bonhomie. C’était, disait-il, le seul bon portrait que son père eût laissé de lui-même. Sa mort attrista tous les peintres, plus d’un cœur reconnaissant eut une bonne œuvre à raconter. Il faisait le bien comme d’autres font le mal, en se cachant. Un seul exemple il apprend qu’un pauvre peintre n’a, pour nourrir sa famille, que les larmes de la misère ; il va le trouver. « Mon cher ami, j’ai un tableau à faire, je n’ai pas d’atelier ; voulez-vous que je travaille dans le vôtre ? – Il me semble que je vous ai vu déjà, dit le pauvre artiste. — Non pas, dit Jean-Baptiste, j’arrive de province, où je barbouillais des tableaux d’église. » Là-dessus Vanloo se met à l’œuvre. Le sixième jour, il avait, à la grande surprise du maître de l’atelier, achevé un magnifique Enlèvement de Déjanire. « Savez-vous, lui dit le peintre, que vous avez un fier talent ? -Vous trouvez ? répondit Jean-Baptiste ; je suis si peu de votre avis, que je ne veux pas achever cela : je vous l’abandonne pour votre hospitalité Retouchez-y peut-être en ferez-vous quelque chose de bon. Adieu. » Notre peintre rentre à l’hôtel de Carignan où il demeurait alors, il va trouver le prince. « Vous qui êtes un si haut et si puissant protecteur des arts et des artistes, vous feriez une bonne œuvre en allant chez un jeune peintre du voisinage qui expose en ce moment dans son atelier une esquisse