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— N"est-ce pas cela ? lui demanda-t-il en lui baisant la main.

— Non, répondit-elle en penchant la tête avec mélancolie.

Son père, la trouvant plus pâle, la prit sur son cœur et l’emporta dans la chambre de Mme Vanloo. — La mort ! La mort ! s’écria la pauvre fille tout égarée en tendant les bras.

Dès cet instant, elle eut le délire. Je n’essaierai pas de peindre le désespoir de son père ; il demeura près du lit de Caroline nuit et jour, priant. Dieu pour la première fois de sa vie. Elle mourut à quelques jours de là « d’une maladie que les premiers médecins de Paris n’ont pu définir. » Ne pouvait-on pas appeler cela le mal de la vie ? S’il faut en croire Carle Vanloo, les livres seuls ont tué sa fille ; on ne sait pas quels livres.

Le pauvre peintre ne put retrouver le bonheur après ce coup terrible ; un crêpe lugubre couvrit toujours sa fortune et sa gloire. Le dauphin, le rencontrant à la cour quelques années après ce malheur, lui demanda pourquoi il était si sombre : « Monseigneur, je porte le deuil de ma fille, » répondit-il en essuyant une larme. Il avait conservé dans son atelier, comme un triste souvenir, la toile où Caroline avait dessiné la Mort ; en y regardant de très près, malgré l’image de l’Amour qui couvrait le dessin de sa fille, on devinait encore de funèbres contours. Mme Vanloo donna cette toile au comte de Caylus, qui avait raconté l’histoire de Caroline Vanloo dans une lettre au marquis de Lignerac.


V

A la suite de Carle Vanloo, l’Hercule de toute cette famille, le seul connu des curieux et même des artistes, je placerai Michel et Amédée Vanloo, les deux fils survivans de Jean-Baptiste.

Louis-Michel Vanloo naquit à Toulon en 1707 ; il rejoignit son père à Rome avec son frère François et son oncle Carle. Il fit rapidement son chemin il fut reçu de l’Académie avant son père, sur un tableau des plus fraîchement gracieux, Apollon et Daphné. Il commença sa fortune à Turin, au palais du roi de Sardaigne. De Turin, il alla à Aix, où les Vanloo avaient depuis long-temps droit de cité et pied-à-terre. Le roi d’Espagne, Philippe V, ayant demandé Rigaud pour son premier peintre, Rigaud donna sa procuration à Michel Vanloo ; le roi d’Espagne, bientôt enchanté du fondé de pouvoirs, le nomma son premier peintre. Michel Vanloo devint presque riche ; par malheur, il plaça tout son gain sur une amitié et sur un vaisseau : il aurait dû prévoir un naufrage. Le vaisseau, l’ami, la petite fortune,