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saint homme n’a point d’affection particulière, il regarde tout le peuple comme le chien de paille du sacrifice[1].

Le quiétisme que Lao-tseu recommande à son sage débute, comme tout quiétisme, par quelques vertus chrétiennes et philosophiques, le détachement, la pureté, l’humilité, la modération des désirs.

« Le saint homme se met après les autres, et il devient le premier. Le sage redoute la gloire comme l’ignominie, son corps lui pèse comme une grande calamité ; la gloire est quelque chose de bas ; il n’y a pas de plus grand malheur que de ne pas savoir se suffire. » Mais ce quiétisme poussé plus loin arrive, comme toujours, à l’absorption de la volonté, à l’anéantissement de l’intelligence et de la moralité. L’homme, pour s’unir complètement au tao, doit « se délivrer des lumières de l’intelligence ; » pour lui, il n’y a pas lieu à l’amélioration morale, « celui qui conserve le tao garde ses défauts ; » il n’y a pas lieu à l’action. « Le sage arrive sans marcher, sans agir il accomplit de grandes choses ; le dernier terme de la perfection, c’est le non-agir. »

Ces bizarreries morales s’expliquent et se justifient par ce principe, que la nature des choses est bonne, qu’il faut lui laisser son cours. Pour que le bien se fasse, il faut qu’il se fasse de lui-même ; l’activité humaine ne peut que troubler l’action spontanée et bienfaisante du tao. Aussi Lao-tseu reprochait-il à Confucius de troubler la nature humaine par ses vertus pratiques, l’humanité, la justice. « Les

    ornemens pendant que dure le sacrifice, que l’on jette ensuite, et qui est foulé aux pieds par le peuple.

  1. Ce singulier éloge du sage, en qui l’on vante son indifférence pour les hommes qu’il gouverne, frappe encore plus dans l’original. M. Julien a suivi ici un commentateur qui rend par affection particulière le mot jin, ce caractère énergique, composé du caractère homme et du caractère deux, et par là exprimant le rapport de l’homme à l’homme, l’humanité, la charité. C’est une des vertus les plus recommandées par la morale de Confucius. C’est cette vertu, c’est le sentiment d’humanité, de charité, que Lao-tseu interdit ici à son sage. Le commentateur, en voulant, comme à son ordinaire, rapprocher les idées de Lao-tseu des idées communes, dit : « Ce passage signifie que celui qui est grandement bienveillant et affectionné pour tous n’est bienveillant et affectionné pour personne en particulier. » Mais Lao-tseu me paraît avoir exprimé ici le mépris qu’à son point de vue moral, selon lequel la perfection se trouve dans l’absence de tous les sentimens de l’ame, dans le vide du cœur, il devait porter à cette vertu vulgaire de l’amour des hommes, bonne pour ceux qui ne se sont pas élevés jusqu’à la contemplation exclusive du tao. On a vu avec quel dédain il répondait à Confucius, qui résumait la morale dans l’humanité (jin) et la justice. On lit au chapitre xviii du Ier livre : « Quand la grande voie eut dépéri, on vit paraître l’humanité et la justice. »