Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/553

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il se jeta dans l’excès opposé. Il ne voulut plus se servir que d’une cuiller de bois, et l’on voit par une lettre de sa sœur qu’il se négligeait fort et qu’il mettait les balais au rang des meubles superflus [1]. Il s’opposa au mariage de sa nièce, car c’était là un énorme péché à ses yeux, et dénonça un pauvre religieux de Rouen qui parlait philosophie. Sa fureur de prosélytisme alla si loin, qu’elle faillit le conduire au martyre, et qu’elle inspira à un domestique du duc de Roannès le dessein de le tuer. Il ne se guérit jamais de ses emportemens, que dans sa famille [2] on tâcha de pallier sous les prétextes les plus singuliers. Voilà pour sa fougue. Si l’on veut à présent expliquer la superstition qu’il montra plus tard, sa crédulité au sujet du miracle de la sainte épine, l’espèce d’amulette qu’il porta si longtemps cousue dans sa veste et qui a pu faire douter un instant de sa raison, comment ne pas s’arrêter aux exemples qu’il reçut de bonne heure dans sa famille, et qui durent faire une vive impression sur son esprit ? M. Reuchlin a fait connaître à ce sujet une anecdote qui est racontée en détail dans quelques parties inédites des Mémoires de Marguerite Périer. Nous croyons faire plaisir au lecteur en rapportant ici textuellement le récit original, qui montre que la superstition était héréditaire dans cette famille et que dès sa naissance Pascal y fut préparé.

« Lorsque mon oncle, dit Marguerite Périer, eut un an, il luy arriva une chose fort extraordinaire. Ma grand’mère, quoique fort

  1. Malgré sa conversion, Pascal n’eut jamais d’ordre dans ses affaires, et fut toujours gêné. Rien ne paraît plus étrange (d’après les idées fausses ou incomplètes que l’on a de son caractère) que de voir Pascal, au plus fort de sa dévotion et dans la dernière année de sa vie, se jeter dans l’industrie, et former avec le duc de Roannès, avec Arnauld de Pomponne et plusieurs autres, une espèce de société par actions pour établir des omnibus dans Paris. Cette affaire est racontée fort en détail dans une lettre de Mme Périer, sa sœur, qui se trouve à la bibliothèque de l’Arsenal. Un post-scriptum autographe de Pascal montre que l’auteur des Pensées prenait la chose tout-à-fait au sérieux. Il faut lire à ce sujet un petit livre fort intéressant, publié en 1828 par M. de Monmerqué, sous le titre de : les Carrosses à cinq sols, ou les Omnibus du dix-septième siècle. Pour faire pendant à Pascal actionnaire, on y verra Louis XIV à vingt-quatre ans, et au faîte de sa puissance, se faire conduire en omnibus chez la reine-mère.
  2. Voici ce qu’on lit dans un manuscrit qui contient des extraits inédits des mémoires de Marguerite Périer : « M. Pascal avoit des adresses merveilleuses pour cacher sa vertu, particulièrement devant les gens du commun, en sorte qu’un homme dit un jour à M. Arnoul, curé de Chamboursy, qu’il sembloit que M. Pascal fût toujours en colère et qu’il vouloit jurer. » Cette manière de s’emporter et d’être prêt à jurer par vertu est une bien bizarre invention.