Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/607

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l’on en comptait quelquefois trois ou quatre dans un espace de moins de cent pas ; ce n’était plus une route, c’était un cimetière. Il faut avouer cependant que, si l’on avait en France l’habitude de perpétuer le souvenir des morts violentes par des croix, certaines rues de Paris n’auraient rien à envier à la route de Velez-Malaga. Plusieurs de ces monumens sinistres portent des dates déjà anciennes ; toujours est-il qu’ils tiennent l’imagination du voyageur en éveil, le rendent attentif aux moindres bruits, lui font avoir l’œil aux aguets et l’empêchent de s’ennuyer un seul instant ; à chaque coude de la route, l’on se dit, pour peu qu’il se présente une roche de forme suspecte, un bouquet d’arbre hasardeux Il y a peut-être là un gredin caché qui me couche en joue et va faire de moi le prétexte d’une nouvelle croix pour l’édification des passans et des voyageurs futurs !

Les défilés franchis, les croix devinrent un peu plus rares ; nous cheminions à travers des sites de montagnes d’un aspect grandiose et sévère coupées à leurs cimes par de grands archipels de vapeurs, dans un pays entièrement désert où l’on ne rencontrait d’autre habitation que la hutte de joncs d’un aguador ou d’un vendeur d’eau-de-vie. Cette eau-de-vie est incolore et se boit dans des verres allongés que l’on remplit d’eau, qu’elle blanchit comme pourrait le faire de l’eau de Cologne.

Le temps était lourd, orageux, d’une chaleur suffocante ; quelques larges gouttes, les seules qui fussent tombées depuis quatre mois de cet implacable ciel de lapis-lazuli, tachetaient le sable altéré et le faisaient ressembler à une peau de panthère ; cependant la pluie ne se décida pas, et la voûte céleste reprit son immuable sérénité. Le temps fut si constamment bleu pendant mon séjour en Espagne, que je retrouve sur mon carnet une note ainsi conçue : Vu un nuage blanc, comme une chose tout-à-fait digne de remarque. Nous autres hommes du nord, dont l’horizon encombré de brouillards offre un spectacle toujours varié de formes et de couleurs, où le vent bâtit avec les nuées des montagnes, des îles, des palais, qu’il ruine sans cesse polir les reconstruire ailleurs, nous ne pouvons nous faire une idée de la profonde mélancolie qu’inspire cet azur uniforme comme l’éternité, et qu’on retrouve toujours suspendu au-dessus de sa tête. — Dans un petit village que nous traversâmes, tout le monde était sorti sur les portes afin de jouir de la pluie, comme chez nous l’on rentre pour s’en garantir.

La nuit était venue sans crépuscule, presque subitement, comme elle arrive dans les pays chauds, et nous ne devions plus être fort