Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/609

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dans une soupière, à cette eau l’on ajoute un filet de vinaigre, des gousses d’ail, des ognons coupés en quatre, des tranches de concombre, quelques morceaux de piment, une pincée de sel, puis l’on taille du pain qu’on laisse tremper dans cet agréable mélange, et l’on sert froid. Chez nous, des chiens un peu bien élevés refuseraient de compromettre leur museau dans une pareille mixture. C’est le mets favori des Andalous, et les plus jolies femmes ne craignent pas d’avaler, le soir, de grandes écuelles de cet infernal potage. Le gaspacho passe pour très rafraîchissant, opinion qui nous paraît un peu hasardée, et si étrange qu’il paraisse la première fois qu’on en goûte, on finit par s’y habituer, et même par l’aimer. Par une compensation toute providentielle, nous eûmes, pour arroser ce maigre repas, une grande carafe pleine d’un excellent vin blanc de Malaga sec que nous vidâmes consciencieusement jusqu’à la dernière perle, et qui répara nos forces qu’avait épuisées une traite de neuf heures dans des chemins invraisemblables et par une température de four à plâtre.

A trois heures, le convoi se remit en marche ; le temps était couvert, une brume chaude ouatait l’horizon, un air humide faisait pressentir le voisinage de la mer, qui ne tarda pas à dessiner sur le bord du ciel sa barre d’un bleu dur. Quelques flocons d’écume moutonnaient çà et là, et les vagues venaient mourir par grandes volutes régulières sur un sable fin comme de la sciure de buis. De hautes falaises se levaient à notre droite ; tantôt les rochers nous laissaient le passage libre, tantôt ils nous barraient le chemin, et nous les gravissions en les contournant. Le tracé direct n’est pas employé souvent dans les routes espagnoles ; les obstacles seraient si difficiles à faire disparaître, qu’il faut mieux les tourner que les surmonter. La fameuse devise linea recta brevissima serait ici de toute fausseté.

Le soleil en se levant dissipa les vapeurs comme une vaine fumée ; le ciel et la mer recommencèrent cette lutte d’azur où l’on ne peut dire lequel emporte l’avantage ; les falaises reprirent leurs teintes mordorées, gorge de pigeon, améthyste et topaze brûlée ; le sable se remit à poudroyer, et l’eau à papilloter sous l’intensité de la lumière. Bien loin, bien loin, presqu’à la ligne de l’horizon, cinq voiles de bateaux pêcheurs palpitaient au vent comme des ailes de colombe.

De distance en distance apparaissaient sur les pentes moins rapides de petites maisons blanches comme du sucre, avec des toits plats et une espèce de péristyle formé par une treille soutenue à chaque extrémité par un pilier carré, et au milieu par un pylone massif de