Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/615

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Nous n’avons pas la prétention de raconter ici les détails d’une course de taureaux. On en a tant de descriptions, et faites par des mains habiles, qu’il n’y a plus rien à dire sur ce sujet ; nous ne voulons rapporter que les faits principaux, les coups remarquables de cette course, où les mêmes combattans tinrent la place trois jours sans se reposer, où vingt-quatre taureaux furent tués, où quatre-vingt-seize chevaux restèrent sur l’arène sans autre accident pour les combattans qu’un coup de corne qui effleura le bras d’un capeador, blessure qui n’avait rien de dangereux, et ne l’empêcha pas de reparaître le lendemain dans le cirque.

A cinq heures précises, les portes de l’arène s’ouvrirent, et la troupe qui devait opérer fit processionnellement le tour du cirque. En tète marchaient les trois picadores, Antonio Sanchez, José Trigo, tous deux de Séville, Francisco Briones, de Puerto-Real, le poing sur la hanche, la lance sur le pied, avec une gravité de triomphateurs romains montant au Capitole. La selle de leurs chevaux portait écrit en clous dorés le nom du propriétaire du cirque : Antonio-Maria Alvarez. Les capeadores ou chulos, coiffés du tricorne, embossés dans leurs manteaux de couleurs éclatantes, venaient ensuite ; les banderilleros, en costume de Figaro, suivaient de près. En queue du cortège s’avançaient, isolés dans leur majesté, les deux matadores, les épées, comme on dit en Espagne, Montès de Chiclana et José Parra de Madrid. Montès était avec son fidèle quadrille, chose très importante pour la sécurité de la course, car, dans ces temps de dissensions politiques, il arrive souvent que les toreros christinos ne vont pas au secours des toreros carlistes en danger, et réciproquement. La procession se terminait significativement par l’attelage de mules destinées à enlever les taureaux et les chevaux morts.

La lutte allait commencer. L’alguazil, en costume bourgeois, qui devait porter au garçon de combat les clés du toril, et montait fort maladroitement un cheval fougueux, fit précéder la tragédie d’une farce assez réjouissante : il perdit d’abord son chapeau, puis les étriers. Son pantalon sans sous-pieds lui remontait jusqu’aux genoux de la façon la plus grotesque, et, la porte ayant été malicieusement ouverte au taureau avant qu’il eût eu le temps de se retirer de l’arène, sa frayeur, portée au comble, le rendit encore plus ridicule par les contorsions qu’il faisait sur sa bête. Cependant il ne fut pas renversé, au grand désappointement de la canaille ; le taureau, ébloui par les torrens de lumière qui inondaient l’arène, ne l’aperçut pas tout d’abord et le laissa sortir sans coups de corne. Ce fut donc au