Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/640

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milieu des décombres et des jardins qui occupent l’emplacement de l’ancienne capitale du Bengale : là où vivaient autrefois deux cent mille âmes, à peine en compterait-on quinze mille. Traversons tout ce Djessore où des milliers de rivières fertilisent sans cesse des terres si riches en indigo. Dans ce petit delta du Gange, il se commet plus d’abus tyranniques, plus d’actions déshonorantes que dans les quatre présidences réunies ? Là l’Européen, le cultivateur d’indigo, peut s’emparer du champ de son voisin, couper la plante à sa maturité, et profiter impunément des travaux et des sueurs du malheureux Hindou, pourvu qu’il ait plus d’argent que lui pour acheter de faux témoins. Un faux témoignage se vend généralement trois à quatre roupies.

Prenons le Bagarapty et remontons le Gange jusqu’à Radjemahal ; une forêt de bambous a remplacé la grande ville ; le palais du prince était assis sur le rivage, le fleuve en a englouti la moitié. Il restait encore quelques appartemens de marbre couverts d’inscriptions arabes en lettres d’or : on vient d’en mutiler les restes, afin d’orner la demeure du civilian (employé civil) et du marchand. Plus loin, Monghyr, situé aussi au pied des montagnes, dans une position magnifique, n’a plus qu’une misérable population de forgerons, d’armuriers et de pêcheurs vivant sur une plage sablonneuse, dans de mauvaises huttes. Le fort est occupé par des invalides. Sur l’emplacement de l’ancienne ville sont des jardins et quelques villas de civilians. Laissons Patna, Ghazipour, Bénarès, qui ont déjà perdu beaucoup de leur splendeur primitive. Détournons nos yeux de cette superbe forteresse hindoue, Chounarghar ; là gémit une héroïne, une princesse musulmane, la reine de Lacknao, qu’on a violemment arrachée de son trône. Amarrons un instant notre houlack (bateau indien) à cette colonne renversée, au confluent du Gange et de la Djoumna ; nous voici dans la cité de Dieu, Allahabad, la capitale du Bandelkand. Le fort, un des plus beaux et des plus considérables de l’Inde, est encore parfaitement bien conservé ; mais où est la ville ? Nous passons toujours au milieu des benglas (maisons européennes avec jardin), qui occupent une étendue de près de deux milles. Ce petit village de banians (marchands hindous), où l’on ne voit que marchandises anglaises, c’est Kidgunge, devant qui s’est effacée la vieille cité ; le châok ou marché est tout ce qui en reste. Mais quel est ce camp ? quels sont ces hommes portant costumes et physionomies étrangères ? Ce sont des Maharrates, les serviteurs de la régente de Goualior, la Badja-Bhaï, qu’on retient injustement prisonnière. Le mué-