Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/702

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écoutait une voix amie qui lui chantait le Roi des Aulnes ou le lied nocturne du Chasseur, et dans ces momens de délivrance passagère l’expression du bien-être physique se répandait sur sa physionomie, si cruellement altérée. Mais le mal, pour être oublié, n’en continuait pas moins sourdement son œuvre de destruction. Les symptômes devenaient plus graves. Enfin, la paralysie des jambes gagna la poitrine et lui ôta tout à coup l’usage de la parole. Aveugle, il devenait muet, livrant ainsi de jour en jour à la mort quelque noble partie de lui-même. A cette heure, tout espoir fut perdu pour ceux qui l’entouraient ; lui seul conserva sa présence d’esprit, affirmant qu’il ne mourrait pas encore de cette fois, soit qu’il n’eût réellement pas le sentiment de sa fin prochaine, soit qu’il voulût, par un dernier effort de générosité, rassurer ceux que sa perte devait bientôt si douloureusement affecter. Le 15 novembre au matin, Spazier, entrant chez lui, trouva sa chambre vide ; Jean-Paul gisait étendu sur un sofa, dans l’appartement de sa femme. En apprenant que c’était son neveu, il voulut parler, mais en vain ; des sons inarticulés s’exhalaient seuls de ses lèvres, qu’à peine un dernier souffle animait encore.

Vers onze heures et demie du soir, les deux meilleurs amis de sa jeunesse, le sommeil et le songe, s’approchèrent de son chevet une dernière fois, comme pour prendre congé de lui ; hôtes célestes, qui arrachez l’homme expirant aux mains sanglantes de la mort, et l’emportez en vos bras maternels aux régions embaumées d’un invariable printemps ! — J’étais seul dans la chambre, je n’entendais plus rien que la respiration du malade et le tic-tac de ma montre, qui marquait ses derniers instans. La lune se levait pale et glacée, et sur le linceul funèbre qu’elle tendait par terre le cerisier de la fenêtre dessinait un arbre avec son ombre. Çà et là glissait au firmament quelque étoile filante qui disparaissait aussitôt, comme un homme. Alors de tristes rapprochemens me vinrent à l’esprit, et je pensai qu’à. cette heure, quarante ans auparavant, cette chambre, aujourd’hui morne vestibule du sépulcre, était son Élysée, et je m’attendris à l’idée que celui dont cet arbre embaumait les nuits pleines, de rêves, gisait là immobile, insensible, et que tout allait finir, finir à,jamais ! Cependant le moribond étendit languissamment ses bras, comme pour recevoir le ciel qui menaçait de crouler, et, dans cette même minute, minuit sonna, et l’aiguille du calendrier de la pendule, qui marquait le 14, se fixa sur le 15 avec un léger cliquetis. Le torrent de la vie affluait de plus en plus vers le cerveau, il s’imaginait revenir, à vingt ans, et prenait la lune pour le, soleil éclipsé par