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et qui sont inquiets. A côté de la philosophie qui explique, à côté du dogme qui affirme, la poésie s’empare vite de ce théâtre surnaturel, plein de curiosité et de terreur, d’où elle peut juger le passé et initier à l’avenir.

Il importe, à propos des antécédens de la Divine Comédie, de distinguer entre ce que j’appellerai le côté éternel et le côté particulier du poème de Mante. En transportant la poésie fantastique dans l’autre monde, Alighieri a en effet touché au grand problème de la destinée future, qui n’est que la conséquence de la destinée présente. On pourrait donc retrouver des analogies frappantes entre ce qu’il a dit et ce qu’ont enseigné sur ce point les philosophies et les religions ; mais ce serait s’égarer dans l’infini. Le sujet que je veux traiter est parfaitement vague et indéterminé, ou parfaitement distinct et limité, selon qu’on se perd à rechercher l’inspiration générale, ou qu’on s’applique seulement à suivre l’inspiration directe et immédiate du poète. C’est dans ce dernier cadre que je m’enfermerai obstinément. Un mot rendra ma pensée : il s’agit tout simplement de ne pas traiter du règne à propos de l’espèce.

Dante a connu l’antiquité comme on la pouvait connaître au XIIIe siècle. Non-seulement il ne savait rien des traditions de l’Égypte ou de l’Inde, mais il n’avait abordé la Grèce et Rome que par les poètes et les philosophes dont la gloire restait populaire dans les écoles, Aristote, Platon, Virgile. De tout le reste, il ne savait que des noms propres. Avait-il lu Homère ? Question insoluble, puisque les érudits discutent encore pour savoir si Dante comprenait le grec. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’Homère est le plus vieil ancêtre d’Alighieri ; son enfer est le plus ancien des enfers connus ; c’est l’enfance de l’art. L’autre monde, en effet, n’est pas pour lui très distinct du monde où nous sommes. Sans doute il est dit dans un vers de l’Iliade : « Bien loin, là où est sous terre le plus profond abîme ; » mais, au XIe livre de l’Odyssée, la situation des enfers est plus indéterminée encore s’il est possible. Ulysse y entre on ne sait comment, en poursuivant l’ombre d’Ajax, et il en sort pour monter aussitôt sur son navire. On ne retrouve dans la Divine Comédie presqu’aucune trace de cet épisode de l’Odyssée. C’est à peine si le géant Titye, qui couvrait neuf arpens de son corps, est dédaigneusement nommé par Alighieri. Le seul écho qui retentisse également dans les deux poèmes est ce clapotement des morts, χ λ α γ γ η ν ε χ υ ω ν, qu’Homère compare en si admirables termes à celui des oiseaux épouvantés qui fuient de toutes parts.

C’est par Virgile, qu’une longue et amoureuse pratique lui avait rendu familier, que Dante a surtout connu l’antiquité. Aussi s’est-il donné Virgile pour guide dans son terrible pèlerinage ; aussi a-t-il emprunté à l’Énéide beaucoup de souvenirs mythologiques, plus même qu’il n’eût été convenable en un sujet chrétien. Mais Dante n’est pas plagiaire ; la Divine Comédie n’a, avec l’Énéide, que quelques rapports de détails, et il y a entre ces deux poètes et leurs deux poèmes la distance qui sépare le monde païen du monde chrétien. Il est donc curieux de voir ce que deviennent quelques-uns des per-