Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/733

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


moine parvint aux abords du ciel, où, comme toujours, il ne rencontra que des parfums, des lis et des roses. Aussitôt il revint sur terre, et saint Pierre, lui faisant parcourir un grand nombre de royaumes, lui montra les lieux sacrés auxquels il fallait croire. Roulant ensuite une immense carte sur laquelle était tracée l’image de ces contrées, l’apôtre la broya et la lui fit avaler. Albéric ne sentit rien, mais bientôt il se réveilla de son assoupissement, étourdi et frappé au point que, pendant plusieurs jours, sa mère ne put se faire reconnaître de lui. Plus tard il se fit moine et prit l’habit au Mont-Cassin.

Un des traits caractéristiques du texte d’Albéric, c’est que l’idée de purgatoire y domine celle d’enfer, ou plutôt que les deux choses sont entièrement confondues. Guidé par la doctrine de saint Thomas, qui annonçait que les ames, dans le purgatoire, ne sont pas tourmentées par des démons, Dante, le premier parmi les poètes, comprendra qu’au point de vue chrétien, le purgatoire n’est pas un appendice de l’enfer, mais une sorte de vestibule du paradis ; le premier parmi les visionnaires, il séparera, il éloignera les réprouvés des éprouvés. Toutefois, il faut rendre justice à chacun, cette idée commençait déjà à poindre dans le voyage de l’autre monde que nous avons vu accomplir au roi Charles-le-Gros.

Si la vision d’Albéric est restée inconnue et n’a guère franchi les murs de l’abbaye du Mont-Cassin, on peut affirmer que celle dite du purgatoire de saint Patrice devint, en revanche, familière à toute l’Europe. Mathieu Paris ainsi que Vincent de Beauvais lui firent les honneurs de leur prose, et Marie de France la popularisa par ses vers : c’est une de celles qui furent connues d’Alighieri.

Une très ancienne tradition voulait qu’au VIe siècle l’apôtre Patrice eût, pour convaincre les Irlandais, ouvert, près de Dungal, une caverne miraculeuse qui menait à l’autre inonde. C’est dans cette caverne que s’avisa de vouloir descendre, six siècles plus tard, et par pur esprit de pénitence, un soldat converti nommé le chevalier Owein. Après être demeuré quinze jours en prières (il y a là évidemment quelque souvenir de l’antre antique de Trophonius, tel que l’a dépeint Pausanias dans sa Description de la Grèce), Owein s’aspergea d’eau bénite ; puis, se recommandant à Dieu et à la procession qui l’accompagnait, il entra seul et pieds nus. Après qu’il eut long-temps marché dans les ténèbres, le chevalier arriva à une vaste cour entourée de colonnes. Là quinze religieux vinrent le trouver, et le prieur, qui marchait en tête, l’engagea vivement à ne se point laisser tenter ni effrayer par les démons. Une légion de diables difformes ne tarda pas en effet à arriver, et, après avoir vainement offert à Owein de le reconduire par où il était venu, elle essaya de le jeter tantôt sur un énorme bûcher, tantôt sur une roue aux dents de feu ; mais toujours le nom du Christ, prononcé à propos par Owein, faisait évanouir ces simulacres de supplice. Le chevalier, resté seul avec quelques démons, se sentit entraîner rapidement dans des solitudes ténébreuses, lointaines, sans fin, et où soufflait un vent violent. Enfin apparut une plaine dont l’horizon