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RICHARD.

Ces deux noms, Évariste et Laurence, écrits l’un près de l’autre sur la même page, renfermaient toute sa destinée ; Laurence était le nom de Mme de Beaumeillant. C’était bien Mme de Beaumeillant, — son fils reconnut l’écriture, — qui avait déposé là son nom près de celui de son amant.

Richard ne put se défendre d’un mouvement de haine et de colère. Après avoir déchiré la page et jeté les morceaux au vent, il s’échappa dans les bois, où son ame éclata en larmes, en sanglots, et, pour la première fois, en reproches sanglans et terribles. Cette fois enfin, dans l’égarement de son désespoir, le malheureux accusa sa mère, il la repoussa de son cœur, il l’accabla de son mépris ; puis, honteux de ses emportemens, il se jeta sur le gazon et il l’arrosa de ses pleurs, en priant l’ombre outragée de lui pardonner ses blasphèmes. Mais sa douleur venait d’être mortellement atteinte dans ses illusions les plus chères. Jusqu’à présent il avait cru que Mme de Beaumeillant n’avait été que la victime de l’homme qui l’avait perdue ; il commença dès-lors à comprendre qu’elle avait été sa complice. Jusqu’à ce jour, il n’avait vu en elle qu’une martyre ; dès-lors il entrevit qu’elle avait épuisé les joies de la passion avant d’en subir les tortures, et que c’était à lui qu’était échu le vrai martyre.

C’en était fini du voyage. Cette terre où Mme de Beaumeillant avait promené ses coupables amours devint odieuse à Richard ; son imagination lui offrit partout l’image de sa mère infidèle. Ses pas ne suivaient que des traces brûlantes ; dans les creux des vallées, sur la pente des monts, il voyait partout deux fantômes amoureux qui glissaient, inclinés mollement l’un vers l’autre ; le bruit du vent et le murmure des flots mariaient dans leurs éternels concerts les noms d’Évariste et de Laurence ; les merveilles des arts ne lui parlaient plus que de deux amans qui les avaient admirées dans l’ivresse de leur bonheur et dans la joie de leurs folles tendresses ; toute la nature lui dénonçait leurs caresses et leurs baisers. Ils avaient erré le long de ces rivages ; ces flots les avaient bercés sur leur sein d’azur ; ils avaient respiré le parfum de ces orangers ; à l’ombre de ces bois, ils avaient mêlé leurs soupirs. Lui, cependant, il allait seul, le cœur déchiré, le front couvert de honte, recueillant sur sa route les fruits de l’adultère, courbé sous la croix de l’expiation, et lavant de ses larmes les traces de sa mère.

Dans l’abîme de tristesse où il venait de retomber, Richard se souvint des soirées d’Auteuil. Résolu à s’ensevelir dans son château de Bretagne, il voulut consacrer d’abord quelques jours à M. de La