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pense pas, durant près de dix ans, avoir failli une seule fois à ma tâche. Cette tâche était douce, sans doute ; long-temps la passion me la rendit légère. Mais la passion n’est point éternelle. Quoi qu’il en soit, je résistai aux sollicitations de mes amis, aux reproches de ma famille ; je criai silence aux voix de l’ambition, et, sourd aux bruits du monde, oublieux de mon avenir, je continuai de marcher, sans faiblir, dans la voie funeste où je me trouvais engagé. À vous, enfant, cela doit sembler œuvre simple et facile : puissiez-vous toujours en juger de la sorte ! Si vous interrogez les hommes, tous vous diront qu’il m’a fallu, pour ne pas succomber à la peine, quelque conscience et quelque probité. Je ne prétends pas m’absoudre, mais je crois avoir fait tout ce qui est humainement possible pour établir l’ordre dans le désordre et le repos dans la tourmente. Si je n’ai pas réussi, c’est que Dieu ne permet pas que de semblables efforts puissent être couronnés de succès. C’est folie d’ailleurs que de vouloir lutter contre tous ; la société a des forces vives, des chocs imprévus, des écueils invisibles contre lesquels tôt ou tard la révolte échoue et se brise. Votre père mourut ; vous restiez sans appui. À quelque temps de là, je perdis ma mère ; elle s’éteignit dans mes bras, après m’avoir, à son lit de mort, confié la destinée de sa fille. J’entrais dans une vie nouvelle ; j’abordais de nouveaux devoirs, devoirs sacrés, incompatibles avec ceux que la passion m’avait suscités. La jeunesse de ma sœur changeait mon attitude vis-à-vis du monde ; je dus me soumettre à l’opinion que j’avais si long-temps bravée, et m’imposer une réserve dont j’avais cru pouvoir m’affranchir jusqu’alors. Cette société que j’avais défiée de m’atteindre m’enlaça tout à coup de ses liens. Hélas ! que vous dirai-je ? Depuis plusieurs années, Mme de Beaumeillant et moi, nous n’avions même plus l’excuse du bonheur. Je m’armai de courage et fus impitoyable. L’expérience vous apprendra peut-être que ces liaisons fatales ne se dénouent pas, mais se rompent ; qu’on ne les rompt qu’à la condition d’être cruel. Je frappai donc, et le coup fut terrible. Cependant descendez dans mon cœur ; y trouvez-vous des instincts féroces ? Fouillez mon passé ; y découvrez-vous une forfaiture à l’honneur ? Je vis, et votre mère est morte ; mais ce n’est là qu’une question de santé, de force et de tempérament. La fleur que brise l’orage n’accuse pas le chêne qui résiste. Votre droit, à vous, est de me maudire, je le sais ; c’est votre droit et votre devoir ; de tout temps j’ai senti votre haine. Toujours je vous ai vu, dans mes nuits sans sommeil, pâle et menaçant, assis à mon chevet. Je vous aimais pourtant ; je vous aimais sans vous connaître. Autant que je