Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/797

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dicté par la prudence, qu’il ne fallait remplacer par du papier qu’une partie du numéraire, par exemple, la moitié, tandis que d’autres, comme Ricardo plus résolus, plus décidés, ont proposé hardiment de substituer le papier à toute la somme du numéraire existant. Mais tous, quelle que soit la diversité de leurs opinions quant aux mesures d’application, se sont ralliés autour de cette pensée première, que le papier des banques remplace l’argent.

C’est cette fatale doctrine, avec ses commentaires et ses variantes, qui a été la source empoisonnée de tous les faux systèmes, de toutes les combinaisons malheureuses, qui ont tant de fois compromis le sort des banques, comme elle a été, en d’autres temps, le prétexte des résistances qu’elles ont rencontrées ou des persécutions qu’elles ont subies. Il ne sera pas difficile d’en faire sentir l’erreur.

Il est peut-être vrai de dire, dans une certaine mesure, que l’usage des billets de banque diminue l’emploi de la monnaie dans la circulation, en ce sens qu’il rend cet emploi moins nécessaire ; mais ce n’est pas là une propriété qui leur soit particulière : elle leur est commune avec les effets du commerce, tels que lettres de change et billets à ordre, avec les effets publics négociables ou transmissibles au porteur, et généralement avec tous les titres de crédit. La monnaie n’étant qu’un intermédiaire dans les échanges, qui sont le véritable objet de toutes les transactions, l’habitude contractée dans un pays d’opérer les échanges par la voie du crédit, c’est-à-dire par des obligations et des promesses, rend moins nécessaire l’emploi de cet intermédiaire coûteux. Plus donc l’usage du crédit se répand dans un pays, plus celui de la monnaie devient inutile et rare ; et comme de tous les agens du crédit, de tous les titres qui le représentent, les billets de banque sont les plus puissans, les plus actifs, les plus susceptibles d’un usage général et régulier, il est certain qu’ils contribuent plus encore que tous les autres à rendre inutile l’emploi de la monnaie. À fais ce n’est pas à dire pour cela qu’ils la remplacent. Ils la remplacent si peu, qu’ils n’ont d’autorité et de valeur qu’autant qu’on peut avec leur aide se procurer de l’argent à volonté.

La monnaie est une marchandise. Elle a sa valeur propre et intrinsèque, et ce n’est qu’en raison de cette valeur qu’elle est reçue dans les échanges. Personne n’ignore cette vérité. Pourquoi donc assimiler à la monnaie un papier auquel manque le caractère essentiel qui la fait être ? Cette condition d’une valeur intrinsèque est même tellement essentielle à la monnaie, que rien ne peut ni la suppléer ni la forcer. Otez à une monnaie quelque chose de sa valeur intrinsèque, diminuez dans une proportion quelconque son poids ou son titre, et aussitôt, quel que soit le nom qu’elle porte, de quelque sanction qu’elle soit revêtue, elle perdra dans la circulation, et comme moyen d’échange, exactement ce qu’elle aura perdu comme marchandise. Eh bien ! si le caractère d’une monnaie et sa valeur intrinsèque sont ainsi rigoureusement déterminés par sa valeur spécifique, comment concevoir que l’on prétende attribuer ce même caractère, cette même valeur, aux billets de banque, qui ne sont, après tout, et considérés en eux-mêmes, que des chiffons de papier ?