Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/838

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vanité leur participation à ces tristes égorgemens, et, tout en faisant justice des misérables vanteries de circonstance, Barère a dû savoir la véritable part, le mobile et le but de chacun des bourreaux. Or, ces deux grands drames d’août et de septembre, Barère ne les a rappelés que pour y coudre à tout hasard quelques phrases banales, sans originalité et sans valeur historique, et c’est ainsi qu’il promène négligemment ses souvenirs à travers toutes les péripéties, même les plus émouvantes, de la révolution ; causeur abondant et facile, mais superficiel, toujours insoucieux des causes et s’apitoyant sur les résultats avec une sensiblerie académique tout au moins déplacée chez le panégyriste officiel d’une inexorable dictature. Cette déplorable incurie des faits, Barère, on le croira sans peine, n’a pas manqué de l’étendre à l’appréciation des personnages, et jamais acteurs révolutionnaires ne furent plus maltraités que ceux dont il a eu la prétention de tracer les portraits et de deviner les secrètes pensées. Sous sa plume, Brissot, Marat, Robespierre, Danton, deviennent tout à coup et sans préparation de misérables agens de l’étranger, comme s’il était besoin de l’or anglais pour expliquer les exagérations de l’époque, comme si les révolutions n’avaient pas leurs maniaques, et les passions politiques leurs convulsionnaires. Le thème des relations de Brissot avec le cabinet de Saint James repose uniquement sur la dénonciation d’un propos imputé à ce girondin célèbre par un membre obscur de l’assemblée législative et de la convention ; mais il n’en faut pas plus à Barère pour établir sur cette frêle base tout un absurde système d’accusations. La trahison de Marat se prouve, selon lui, par le fanatisme atroce de ses actes et de ses écrits ; singulière déduction pour un homme qui avait vu de près et dénoncé d’abord comme un fou digne de Charenton cette créature monstrueuse, dont la sinistre influence n’est pas le problème le moins curieux de ces temps de démagogie. Les intelligences de Robespierre avec les ennemis du dehors n’ont pas d’autre fondement qu’une lettre stupide interceptée le 9 thermidor, écrite en fort mauvais français et dans un style ridicule, signée du nom de Benjamin Vanghan, membre de l’opposition dans la chambre des communes d’Angleterre ; est-ce là un témoignage sérieux ? Ailleurs, Barère dit au sujet de la défection de Dumouriez : « Marat et Robespierre criaient sans cesse contre Dumouriez, et cependant leurs cris ne tendaient qu’à exciter du trouble dans Paris ; or, le trouble favorisait le système royaliste de Dumouriez. » C’est là toute l’argumentation de l’auteur des Mémoires ; qu’est-il besoin d’autres preuves ? la complicité ne ressort-elle pas de la similitude des moyens ? Ainsi raisonnent les partis au moment de la lutte, et l’ardeur du combat excuse jusqu’à un certain point l’exagération des soupçons ; à l’époque où Barère écrivit ces lignes, il n’avait plus d’intérêt à l’attaque, il faisait de l’histoire : que faut-il suspecter, sa pénétration ou sa bonne foi ? Mais, de toutes les victimes de l’écrivain, la plus vivement inculpée, c’est Danton, dont il n’était pas homme à comprendre la farouche énergie, et qui pourtant avait plus fait que lui pour la révolution. A l’entendre, le but de Danton fut d’abord de