Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/896

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Rome l’eût tenté, il eût aimé s’asseoir et s’inspirer au milieu des ruines antiques ; mais le grand prix lui eût paru acheté trop cher par la nécessité de s’asservir aux conditions d’un programme. Son génie affranchi de lisières, mais réglé par un goût naturel, avait ainsi grandi peu à peu. Ce n’était point là un talent ofiiciel timidement éclos à l’ombre de l’école. La tradition puisée dans sa famille, fortifiée par les élémens qu’il avait tirés de l’étude et de lui-même, lui avait suffi. L’héritage reçu s’était accru dans ses mains ; la somme des mérites individuels départis à chacun de ses aïeux semblait se résumer en lui. Albert sentait tout ce que lui imposait ce titre de rejeton d’une lignée d’artistes ; il parlait souvent en riant de sa dynastie. À l’âge où tant d’autres sont encore élèves, il était passé maître. Sous son ciseau naissaient en foule des œuvres pleines de grâce ou d’énergie, et toujours d’un grand goût. La fée des mauvais destins paraissait conjurée sans retour. Il s’était créé, pour lui et sa famille, une sorte de sanctuaire dans une petite maison blanche, à persiennes vertes, assise à l’extrémité d’une des rues les plus solitaires et les plus écartées du faubourg Saint-Germain. Tout le jour, le ciseau de l’artiste résonnait dans l’atelier ; tout le jour, les deux nobles femmes, occupées dans le salon à des travaux d’aiguille, pensaient à leur cher Albert et le bénissaient. La paix et l’harmonie baignaient ces trois êtres dans leur azur sans tache ; l’ange du bonheur semblait être descendu du ciel pour habiter l’humble maison.

Le cœur d’Albert était ouvert à tous les sentimens qui honorent l’homme : amour de Dieu, religion des ancêtres, fidélité au devoir et à la foi jurée. Mais ses convictions, bien arrêtées sur ces divers points, s’exaltaient surtout en ce qui avait rapport à son art. Dans tous les discours, dans tous les actes de sa vie qui avaient l’art pour objet, il apportait une ardeur extrême, et, s’il faut le dire, plus de superstition qu’il n’eût fallu peut-être. Il s’exprimait volontiers là-dessus avec chaleur. Il disait souvent qu’il sacrifierait tout à son art chéri, fortune, considération, bonheur, préjugés, lois sociales, tout, excepté le véritable honneur dont le principe est dans la conscience. Le caractère habituellement très doux d’Albert devenait véhément à l’occasion, si un des objets de sa foi se trouvait en cause. Alors éclatait tout ce qu’il y avait en lui de chevaleresque. Une seule tache, ou, pour être plus juste, une seule erreur déparait cet ensemble de qualités et de croyances. Albert professait en politique le dogme de la légitimité. Comme homme, il se sentait des instincts démocratiques, mais comme artiste il avait foi dans la monar-